Interview avec Denis Côté à propos de « Boris sans Béatrice »
Par Thibaut Grégoire, le 21 novembre 2016
Pour Le Rayon Vert

Denis Côté (Photo-Julie Landreville)

Interview avec Denis Côté à propos de « Boris sans Béatrice »

Interview avec Denis Côté à propos de « Boris sans Béatrice »

Denis Côté, que sa joie de cinéaste expérimentateur demeure

Denis Côté était à Namur début octobre pour présenter au FIFF son dernier film, Boris sans Béatrice. Nous avons eu l’occasion de discuter avec ce cinéaste passionnant, toujours soucieux d’expérimenter sur la narration, les formes et les genres cinématographiques. (Retrouvez également sur Le Rayon Vert notre analyse du film).


1. Thibaut Grégoire : Dans la première scène du film, le personnage principal est d’emblée présenté comme antipathique. Est-ce une manière de mettre une distance avec le spectateur, pour que l’identification ne se fasse pas et que le rapport au personnage soit plus complexe, plus ambigu ?

Denis Côté : Le défi que je m’étais donné avec ce film, c’est : « est-ce que je vais être capable de réchauffer ce personnage ? ». C’était aussi très lié au choix de l’acteur (James Hyndman) qui est considéré chez nous comme très théâtral, qui a une présence impressionnante et un vernis relativement bourgeois. Je me souviens qu’au début, je lui ai dit que si je le mettais seul dans une pièce avec dix femmes, il y en aurait cinq qui ne le supportent pas et cinq pour lesquelles il est un sex-symbol. Le personnage correspondait totalement à ça, il fallait qu’il soit insupportable au début, mais que l’on puisse petit à petit le faire accepter par le public. D’abord, on aime le détester – ou on déteste l’aimer – mais au bout d’un moment, on baisse les bras et on l’accompagne dans sa quête. On le regarde se débattre dans la fosse au lion. D’une certaine manière c’est une comédie satirique, mais je ne voulais pas non plus que ce soit un jeu de massacre. Je voulais que l’on reste à sa hauteur. Ce n’est pas du Buñuel. Mais ça reste tout de même un grand bourgeois à qui on a de temps en temps envie de mettre des claques.

Le film a tout de même une dimension de fable morale, qui tourne notamment autour du modèle conjugal traditionnel. Mais il reste assez ambigu sur la question, on ne sait jamais très bien où il se situe par rapport à cette morale traditionnelle…

Je savais que je jonglais avec des choses plutôt conventionnelles, le mari et la maîtresse, etc. Un homme en pleine crise de la cinquantaine qui a un dilemme moral, on a déjà vu ça des centaines de fois, donc j’ai essayé des tas de façons de rendre le film un peu plus excitant, que ce soit par les choix de casting ou de mise en scène. Et surtout, en essayant de ne pas juger mon personnage, de rester dans cette ambiguïté. Par exemple, il y a une sorte de faux « happy end », dans lequel on est dans un ton relativement mélodramatique et dans lequel les personnages versent quelques larmes, mais sans que l’émotion transparaisse. J’ai l’impression que l’on est sur une ligne morale sans jamais tomber d’un côté ou de l’autre. On peut effectivement voir le film au premier degré, avec ce personnage qui fait une faute morale puis qui se rattrape et qui récupère sa femme. Mais au-delà de ça, il est presque contraint d’expier sa faute, il est sous surveillance, donc c’est beaucoup plus compliqué. Je trouvais aussi que le personnage a un côté assez européen dans sa conception du couple. En Amérique du Nord, on reste très judéo-chrétien : soit on a une femme, soit on n’en a pas. Tandis qu’en Europe, j’ai l’impression que parfois, l’homme a sa femme d’un côté et sa maîtresse de l’autre. Ça nous fait toujours un peu rire, de notre perspective. J’ai dit à mon acteur de penser à cette dimension-là. Il aime vraiment sa femme, mais il a tout de même sa maîtresse à côté.

Le fait de commencer le film avec l’enjeu de la guérison de Béatrice, pour ensuite dévier vers celle de Boris, est-il une manière de créer un trompe-l’œil, de leurrer le spectateur ?

Pour presque tous mes films, je veux toujours commencer sur un genre puis partir dans une autre direction, et voir si j’ai le droit de faire ces choses-là. Dans Vic + Flo ont vu un ours, on apprenait à aimer les personnages puis, tout à coup, on les abandonnait et on finissait par les tuer. Je me suis demandé si j’avais le droit de le faire, de commencer par une histoire d’amour et de terminer par un film d’horreur. Mes films restent assez cérébraux, dans ce sens-là. Ce ne sont pas des films touchants, sentimentaux, mais plutôt le travail d’un ancien critique de cinéma, d’un amoureux du cinéma, qui tente des choses avec le langage cinématographique. Avec Boris sans Béatrice, je partais sur quelque chose d’assez conventionnel – le mari, la femme, la maîtresse – puis j’ai voulu sortir du réel et lancer des nouveaux enjeux. Pour moi, le sujet du film, c’était un homme qui discute avec sa conscience, et il fallait donc que je mette ça en images. Donc j’ai été chercher un acteur un peu mythique pour incarner cette conscience (Denis Lavant). Il n’y a jamais de témoins pour voir la confrontation entre Boris et ce personnage mystérieux, donc on comprend assez vite que Boris se parle à lui-même et qu’il a besoin de se confronter à ses démons. Vers la fin, on a également l’impression que ce ne sont plus les mêmes personnages, le niveau de jeu évolue…. Ma démarche n’est pas tellement de raconter une histoire mais plutôt de jouer avec des ambiances cinématographiques et voir si on peut les coller ensemble pour former un tout cohérent.

Comme avec Vic + Flo ont vu un ours, le titre de Boris sans Béatrice désigne deux personnages et les soumet à une sorte de programme…

Oui, j’aime bien faire ça. Surtout quand c’est un programme que l’on ne peut pas deviner. Dans le titre Vic + Flo ont vu un ours, j’aimais le fait que tout soit flou : Vic et Flo, hommes ou femmes ? ; …ont vu un ours, notion de menace ou film pour enfants ?…. On ne sait pas ce qu’on va voir et le film est aussi basé sur cet effet de surprise. Avec Boris sans Béatrice, c’est un peu plus clair, mais en même temps, ce n’est pas « Boris et Béatrice », donc ce n’est pas un film d’amour. Comme c’est …sans Béatrice, je n’ai pas beaucoup donné de « back-story » au personnage de Béatrice. L’histoire du film, c’est celle de Boris.

Vers la fin du film, le personnage de Lewis, incarné par Denis Lavant, évoque le supplice de Tantale. Boris est-il, lui aussi, soumis à un supplice ?

En tout cas, j’ai voulu mettre le personnage au centre de toute une série de références un peu mythiques, mythologiques. C’est vrai que Boris est un peu un rat de laboratoire auquel on fait subir des expériences, auquel on inflige des petits chocs électriques. En fait, c’est toujours sa conscience qui travaille, il se torture lui-même. Mais il fallait que je mette des idées autour de cette base-là, que je m’amuse. J’avais aussi l’impression qu’il était puni par les dieux et qu’à la fin, les dieux venaient à lui pour sonner la trêve, lui dire qu’il avait assez cogité, que sa punition était finie. En fait, ça me fait rire, toutes ces références. Je ne dis pas que mon film est à se taper sur les cuisses, mais c’est assez drôle, quand même.

Lewis, le surveillant dans le musée ou encore le Premier Ministre sont des personnages qui représentent la conscience de Boris, mais ce sont également des menaces. Ils le surveillent continuellement…

Il est toujours surveillé et il y a toujours un obstacle sur son chemin. Pour prendre un exemple concret, quand il veut aller faire la paix avec sa fille, ça ne peut pas être aussi simple que ça. Alors je lui mets les deux colocataires de la fille sur les bras, qui lui font cette représentation bizarre d’une tragédie grecque. Ce n’est pas vraiment important pour le film mais c’est une des nombreuses barrières que je m’amuse à mettre sur le chemin de mon personnage. Mais le fait qu’il se sente surveillé, c’est le sujet même du film. En fait, j’ai commencé à écrire le film en me demandant si j’étais une bonne personne. Et c’est de ça que le film parle. Je pense qu’on est constamment surveillés parce qu’on se laisse surveiller, voire qu’on se surveille nous-même. Le personnage de Monsieur Lewis, qui incarne la conscience, la surveillance, a une enveloppe charnelle dans le film, mais on ne sait jamais très bien s’il fait partie de la réalité ou s’il est dans la tête de Boris. J’ai fait en sorte, dans ma mise en scène, qu’on ne puisse jamais répondre vraiment à cette question. J’adore laisser des portes ouvertes, de cette manière-là. Maintenant, avec ce genre de choses, on a vite fait de perdre un spectateur. Quelqu’un qui n’a pas envie de se laisser surprendre va vite décrocher. Mais je fais tout de même le pari que ce que je propose va être accepté jusqu’à la fin. Je n’essaie jamais de séduire le spectateur. Je veux qu’il joue le jeu de mes films avec moi, jusqu’au bout. Je suis vraiment cérébral dans ma façon de raconter des histoires, donc ça me pousse à faire des films comme ceux-là.


James Hyndman dans Boris sans Béatrice


2. Thibaut Grégoire : Boris est envahi de toutes parts dans son espace personnel, dans sa maison. On ne peut s’empêcher de faire des liens avec d’autres films comme Théorème de Pasolini ou même Lost Highway de Lynch. Le personnage de Denis Lavant est d’ailleurs très proche de celui de Robert Blake dans Lost Highway

Denis Côté : C’est drôle parce que Lost Highway est un film que j’ai vraiment détesté. Je l’ai vu plusieurs fois pourtant, mais je n’arrive pas à entrer dedans. Par contre, je sais qu’il y a des similitudes. En écrivant les scènes avec Monsieur Lewis, je savais que ça appartenait d’une manière ou d’une autre à l’imaginaire de David Lynch, et ça m’ennuyait beaucoup parce que je n’aime franchement pas du tout Lost Highway. Donc, en m’en parlant, vous confirmez mes craintes. (Rires) Mais il faut reconnaître à Lynch le fait qu’il réussit des scènes qui marquent durablement, au point de finir par être empruntées de façon inconsciente par d’autres.

Et puis, les deux films naviguent dans les mêmes eaux, en abordant les thèmes de l’envahissement de la sphère personnelle, de la surveillance, etc.

Mais au-delà de ça, j’ai l’impression que Boris sans Béatrice est mon film qui parle le plus de moi. On parle toujours de nous dans les films, mais on essaie de convaincre tout le monde que ce n’est pas le cas et on invente des choses pour se cacher derrière. Et dans le cas de Boris, ça reste un homme qui aimerait avoir la paix, vivre son succès tout seul et ne rien devoir à personne. C’est un désir qui appartient à beaucoup de monde et ce n’est pas impossible qu’il m’habite également. Je fais des films depuis douze ans, je gagne ma vie grâce à ça et ça me permet de faire le tour du monde. Je sais que je suis privilégié et que ce succès est très fragile. C’est une sorte de bulle que l’on aimerait qui ne soit jamais crevée. C’est en ce sens-là que le film parle de moi et de mes angoisses. Je ne l’ai jamais dit aussi clairement que maintenant. Mais on a toujours l’impression qu’il y a des gens qui viennent pour essayer de crever la bulle. Quand on a un confort dans la vie, on aimerait que ça reste comme ça, dans cet état suspendu, mais il y a toujours des gens qui viennent cogner à votre porte. Il y a toujours un danger. Donc, c’est vraiment un film qui parle de moi, de manière enfouie. Ce n’est pas celui que je préfère, ce n’est pas mon meilleur film, mais il me terrifie parce que c’est celui qui parle le plus de moi.

Il y a une scène dans laquelle le Premier Ministre s’immisce chez Boris pour visiter Béatrice. Dans cette scène-là, on est presque dans de la satire politique, avec l’ingérence du gouvernement dans la sphère privée…

L’important pour moi était de mettre Boris dans des situations dans lesquelles il perd le contrôle. Parce qu’avec son bagout et sa position sociale, il peut presque se tirer de toutes les difficultés. Mais il y a deux scènes où il est coincé : la scène du conseil municipal, dans laquelle la communauté se ligue contre lui pour l’humilier ; et la scène du Premier Ministre, dans laquelle il faut qu’il se contienne devant cette figure d’autorité. Je voulais vraiment forcer Boris à se contenir, lui apporter cette contrainte. Mais je ne voulais pas laisser passer de critique politique. Je crois que dans la plupart des autres films, on aurait ri de la situation et du Premier Ministre. J’ai fait en sorte que le Premier Ministre soit irréprochable, bien habillé, avec un beau verbe, poli, etc. Mais pour subvertir tout ça, j’ai casté Bruce LaBruce – qui est une icône du porno gay – dans le rôle. La perception du spectateur va changer selon qu’il connaît ou non Bruce LaBruce. Si on ne sait pas qui c’est, c’est juste un Premier Ministre propre sur lui, mais si on connait le passif de l’acteur, il y a tout de suite un second degré, un autre niveau de lecture, qui apparaît. C’était mon apport un peu tordu à la scène. Mais j’avais vraiment peur de faire un film anti-bourgeois ou d’amener une dimension de critique politique au film. Je trouve que tout le monde le fait et que c’est la facilité. Je préfère regarder tous mes personnages en restant à leur hauteur plutôt que de les détruire et de jouer au réalisateur omnipotent qui actionne ses personnages comme des marionnettes. Je trouve que je me tiens droit devant eux comme ils se tiennent droit face à moi, et que c’est peut-être là-dedans que se situe l’audace de la proposition.

Dans une des scènes avec Monsieur Lewis, celui-ci dit à Boris qu’il l’a vu visiter un musée « avec toute l’hypocrisie du monde ». Et c’est vrai que l’on a l’impression qu’il visite ce musée un peu de la même manière qu’il a précédemment fait de la course automobile ou du tir, pour se procurer des sensations fortes…

Oui, c’était vraiment le but de ces séquences-là. D’ailleurs, au départ, il y avait un autre montage de ces scènes. Au début, je me suis dit qu’il était un peu con. Donc que, quand on lui disait qu’il devait changer, il allait le comprendre de travers et aller faire des activités un peu bas de plafond, comme si c’était bénéfique. Donc, il allait faire du canoë-kayak, du badminton, il allait dans un centre d’esthétique avec sa maîtresse,… Bref, il faisait des conneries. Mais après, au montage, on s’est dit qu’en fait ça ne correspondait pas au personnage. Il est tout sauf idiot. C’est quelqu’un qui cherche des sensations fortes pour oublier sa quête. Donc on n’a gardé que quelques activités un peu mystérieuses : le tir, la course automobile, la visite du musée. Et on a trouvé que ça rendait le personnage un peu moins con qu’au départ. C’est juste quelqu’un qui n’a pas bien compris le message et qui va s’oublier dans les sensations fortes. Mais ça reste un hypocrite parce qu’en faisant ça, il pense marquer des points face au destin, comme au Monopoly. Encore une fois, c’est quelque chose que je trouve drôle.

Il y a aussi l’idée qu’il visite ce musée, cette exposition, sans comprendre ce qu’il voit. Il voit des visages humains qui lui ressemblent, mais ça ne le frappe pas…

Oui, il reste dans sa tour d’ivoire. Pourtant, il y a plein de signes devant lui pour tirer la sonnette d’alarme. Mais il espère toujours pouvoir se cacher et rester dans sa bulle. La scène du musée, j’y tenais beaucoup. Les œuvres sont celles d’un artiste montréalais, qui exposait justement l’été où j’allais tourner(1)Il s’agit de David Altmejd, qui exposait alors une partie de ses oeuvres au Musée d’Art Contemporain de Montréal sous le titre Flux.. Je l’ai contacté car je savais que ça collait parfaitement au film, au personnage.

Vous entretenez d’ailleurs un rapport étroit avec l’art contemporain. Vous avez fait des films qui peuvent être vus comme des installations, qui pourraient être montrés dans des musées (Bestiaire, Que ta joie demeure…). Pensez-vous qu’il puisse y avoir des communications entre le cinéma et l’art contemporain, en termes de formes, de médiums ?

Les films dont vous parlez ont d’ailleurs déjà été montrés dans des musées. En tout cas, j’essaie toujours de faire des films qui sont différents les uns des autres. Il y a une sorte de course à l’originalité dans ma filmographie, et je ne pourrai jamais brider cette envie-là. Quand je fais des films comme ceux-là, je trouve assez excitant le fait de penser que ça ne conviendra peut-être pas à un écran de cinéma. Et si c’est le cas, on me le dira. J’ai chaque fois hâte de découvrir les réactions. Par exemple, Bestiaire, j’étais certain que ce n’était pas fait pour le cinéma. J’ai été le premier surpris que Berlin et Sundance le veuillent dans leurs sélections. Je n’essaie pas de mettre mes films dans des cases, donc ce n’est pas forcé que ce soit à chaque fois du cinéma. Mais je suis très cérébral avec la pratique du cinéma, je veux tenter des choses sur le plan narratif et voir jusqu’où on peut me suivre. Qu’importe que le public soit restreint, l’important c’est qu’il y en ait. J’aimerais pouvoir être plus « simpliste » dans ma démarche et raconter des histoires avec un début, un milieu et une fin, mais je ne pense pas être un bon conteur. Donc, si je dois finir dans les musées, je n’ai pas de problème avec ça.(2)Photos : ©Julie Landreville.

Nous remercions Denis Côté pour sa générosité. Interview réalisée le premier octobre 2016, par Thibaut Grégoire.

Poursuivre l’analyse du cinéma de Denis Côté

À propos de Boris sans Béatrice : « La magie des rencontres », par Sébastien Barbion sur Le Rayon Vert.


Fiche Technique

Réalisation
Denis Côté

Scénario
Denis Côté

Acteurs
James Hyndman, Simone-Élise Girard, Denis Lavant, Isolda Dychauk

Durée
93 min

Genre
Fantastique

Date de sortie
2016

Thibaut Grégoire

Thibaut Grégoire

Rédacteur au Rayon Vert et au Suricate Magazine. Fondateur de Camera Obscura Cinéma.

Notes   [ + ]

1.Il s’agit de David Altmejd, qui exposait alors une partie de ses oeuvres au Musée d’Art Contemporain de Montréal sous le titre Flux.
2.Photos : ©Julie Landreville.

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Pour citer cet article : Thibaut Grégoire, « Interview avec Denis Côté à propos de « Boris sans Béatrice » », dans Le Rayon Vert [En ligne], publié le 21 novembre 2016, imprimé le 16 December 2018, URL : https://www.rayonvertcinema.org/entretien-denis-cote-boris-sans-beatrice/.