
« Empathie » de Florence Longpré : Pathétie de l'empathie
Empathie est une série à succès qui voudrait nous faire croire en sa vertu, quand son désir d'empathie est un délire de télépathie, la croyance en l'illusion de la transparence totale de l'autre, qui permettrait de se mettre à sa place. La série le montre par-devers elle, l'empathie est une thanatopraxie, une vertu de mante religieuse, qui colonise l'autre jusqu'à l'abolir.
« Ce qu'on voit, ne loge jamais dans ce qu'on dit »
(Michel Foucault)
« Empathie », une série de Florence Longpré (2025)
L'empathie est un mot à la mode. Une idée nouvelle qui s’amplifie et se banalise au risque de dissimuler les ressorts sur lesquels elle repose. Quand les psychologues la placent à la racine du développement du nourrisson, que les psychothérapeutes en font leur atout essentiel, que les neurosciences essaient d'en déterminer les fondements biologiques, elle est devenue la bonne à tout faire du management, du marketing, de la médecine, du travail social, de l'éducation, voire de la politique. Tantôt moyen de se mettre à la place d'autrui, pour Freud et Husserl, tantôt tonalité affective, chez Scheler ou Ferenczi, d'où vient son succès ? Une série à triomphe, précisément, s'en fait l'écho, qui voudrait nous gagner à sa cause : Empathie.
Empathie est une série télévisée québécoise en dix épisodes. En s’emparant du sujet de la santé mentale, cette tourbe des hommes, et en s’entourant de psychiatres pour créer Empathie, Florence Longpré, sa scénariste autant que son actrice principale jouant le rôle d'une psychiatre borderline, signerait la claque de cette rentrée sérielle. Un petit miracle qui soignerait les cœurs et dont une deuxième saison serait déjà en préparation. Avec Thomas Ngijol, qui joue le rôle d'accompagnant de la psychiatre, personnage doudou en forme de tampon, le duo voudrait donner vie à un récit puissant, qui prendrait corps dans une ambiance immersive : décors épurés mais lyricisés par la survenue intempestive de ballerines, lueurs de néon et reconstitution se voulant fidèle des protocoles psychiatriques. Le tout participerait à rendre le monde de Mont-Royal palpable et crédible, dans un hôpital psychiatrique au sein de la psychiatrie, l'aile D. des cas désespérés.
La série, sûre de son effet, fait sienne ce mantra de la philosophe Martha Nussbaum, selon lequel l'empathie serait une émotion positive, contrairement à la honte, qui reposerait non pas sur une conscience du lien qui lie au collectif, mais sur ce qu'elle appellerait un moi narcissique, factice, qui chercherait systématiquement à imposer sa valeur à autrui. La honte véhiculerait et nourrirait un comportement qui invite à la compétition, au pouvoir, à la coercition et donc forcément à l'humiliation d'autrui. En contraste, pour Martha Nussbaum, l'empathie serait un vecteur de développement positif. Elle permettrait, selon sa théorie des capabilités, de développer une de nos facultés extrêmement importantes, qui est l'imagination. Cette imagination nous permettrait d'élargir le spectre de notre sensibilité, à se rendre plus sensible par la mise en point de vue divers de situations. En se plaçant du côté de la fiction, Empathie participerait de cette logique. Elle enrichirait nos paysages mentaux quand il faudrait surtout qu'elle se repose de cette manie chez elle de feindre.
Avec cette histoire de psychiatre presque aussi friable que ses patients, Florence Longpré chercherait à dépoussiérer notre vision de la maladie mentale. Malgré ses accès de lyrisme volontaires, une surabondance de retournements de situation, de paroxysmes sentimentaux qui créent un flux d’énergie qui ferait – presque – oublier qu’on est plus près de l’univers du soap opera que de celui des grands documentaires sur la psychiatrie, la série, avec ses personnages cassés mais debout, serait un plaidoyer général pour la bienveillance. Elle aborderait un sujet encore tabou dans nos sociétés, selon Florence Longpré elle-même. Elle révèle surtout, malgré ce qu'en martèle la série comme sa créatrice, les impasses comme les impensés de l'empathie. La série, sous couvert d'une émotion positive, dissimule avant tout son caractère politique par son apolitisme foncier.
À la suivre, elle voudrait pourtant nous faire croire que face à la tragédie, grande ou petite, on aurait tous envie d'être solidaire. Mais en vérité, toutes les causes ne se valent pas pour les individus. Après un séisme au Pakistan, il fut difficile de lever des fonds en raison de la mauvaise image du pays. C'est que l'empathie, tellement glorifiée dans la série, quasi-naturelle à chacun, est en vérité éminemment sélective. Ce phénomène est patent dans la série dans le sort fait à l'une des patientes, Diane, personnage totalement hystérique. Au début de la série, Diane fait partie d'un groupe de patients suivi par l'équipe médicale. Hideuse, sorciérisée, totalement débridée sous l'effet de psychotropes, elle n'est pas aimable. Diane, qui n'est qu'un cri, délaissée par son entourage, sera ainsi le seul personnage de la série qui, à son mitan, en disparaîtra : Diane est éliminée, toute empathique que soit la série, et la sentence est irrévocable. Si elle meurt sans doute accompagnée dans son trépas par le duo médical, au plan scénaristique, elle est la seule qui n'ira pas au terme de la première saison, quand les autres patients seront épargnés par la commisération de cette serial empathy.
« Nous ne pouvons pas être sensible de manière égale à toutes les misères, à toutes les souffrances, à toutes les catastrophes du monde. Nous avons des élans hiérarchisés en fonction de notre histoire, de notre situation », dit ainsi Rony Brauman, qui s'y connaît en soulagement de la souffrance. Cette citation peut aider à comprendre le traitement scénaristique réservé à Diane, dans la série. Tout d'abord, nombre d'études montre que nous ressentons davantage d'empathie pour les personnes ayant la même origine ethno-raciale – l'Ukraine plutôt que le Soudan ou la Palestine –, mais aussi pour les personnes considérées comme attirantes par rapport à d'autres, avec des traits associés à l'innocence, quand le personnage de Diane a définitivement perdu la sienne, sauf à l'instant de mourir, ou pour la première fois elle est présentée homéopathiquement, de façon douce, à l'instant de nous quitter tous.
Quand la série voudrait donc faire croire que l'empathie est ce qui nous définit trait à trait, elle ment. L'empathie est sélective. Conséquence, se met plutôt en place une contre-empathie, en général tout comme la série en témoigne par devers-elle. Cette fiction morphinique, qui voudrait nous endolorir, montre que l'autre en tant qu'autre, en tant que je ne peux pas m'identifier à son destin, sort du champ de mon empathie. Cette manière de le marquer s'illustre encore dans le traitement empathique fait à Diane, que la série animalise. Car Diane ne parle pas. Elle hurle. Un feulement de bête, comme dirait Thomas Hobbes qui, lui, s'y connaissait en loups. Réduite à la bestiasse, elle aboie, comme les chiens qu'elle a pour seule fréquentation. Bardotienne, la mort de l'un d'entre eux la conduira à tuer des membres de sa famille, tous autant animalisés, et pour lesquels, hache dans la tête, on ne ressentira aucune forme d'empathie. Bestialisée, le scenario en tire les conséquences : elle ne pouvait pas perdurer dans son être, vivre le plus longtemps possible, actualiser son potentiel d'humanité jusqu'au terme, au moins, du dixième épisode. Comme la bête à l'état de nature, cette sauvage ne pouvait avoir qu'une vie brève, précaire : animale. Elle disparaîtra de la série. Quoi de plus normal ? Comment le spectateur pouvait-il être empathique avec un être qui n'a jamais eu de visage, mais une gueule, des traits caricaturaux à l'égal de l'animalisation de l'autre en période de guerre, du Juif au rat, du palestinien réduit à la bête par un ministre israélien récemment ?
Diane révèle les biais de l'empathie, qui affectent nos représentations sociales. Car l'empathie, avant d'être neuronale, est le produit d'une histoire. Preuve en est encore, la considération différenciée pour les victimes selon l'endroit où elle se trouve dans le monde. Judith Butler le montre dans son ouvrage, Ce qui fait une vie. Certains seraient dignes de deuil quand d'autres en seraient indignes. Judith Butler dit : « Grievability », pour dire combien une personne est endeuillable, combien on attribue à une vie une valeur, qui permet de l'attribuer à sa disparition. Les compagnies d'assurance aérienne ne l'ignorent pas : un mort nord-américain coûtera toujours plus cher, lors d'un crash d'avion, qu'un mort africain, quand la mort de Diane fera faire des économies à la production.

L'histoire n'est pas étrangère à ce phénomène. L'empathie, dans sa version occidentale, est puissamment configurée par son passé colonial. Elle est greffée sur les sciences racialistes du 19e siècle qui positionnaient les groupes blancs comme supérieurs, basaient cette supériorité sur une sensibilité plus grande comme une supériorité morale, qui mèneront aux imbécillités sarkozyennes du « drame africain » de n'être pas entré dans l'Histoire. Pire, il y a une tendance à simplifier les traits du groupe d'autrui. Ainsi, jusqu'à récemment, dans les années 80, dans les ouvrages médicaux, il était considéré que les Noirs, en raison d'une peau plus épaisse que les Blancs, étaient moins sensibles à la douleur, de sorte que, en 2016, une étude montre encore que les préjugés raciaux du corps médical conduit des étudiants en médecine à administrer moins de 30% de morphine à des adolescents noirs à la sortie des opérations chirurgicales.
Plus pénible, en quoi la série nous trompe encore, c'est que l'appel à l'empathie nous met en phase avec l'époque, l'individualisation néolibérale de la responsabilité : plutôt que de plaider en faveur de réponses politiques et sociales à la douleur, l'appel à l'empathie est toujours une réponse individualisée et émotive. Dans la série, rien sur les politiques publiques, l'abandon de la psychiatrie, qui n'est pas un échec de l'Etat-providence, mais un calcul bien raisonné qui met en place un rapport à l’État de type différencié : un rapport non plus simplement de type vertical, mais horizontal en responsabilisant les individus, l’État se défaussant sur eux, disséminant sa responsabilité sur la tête des individus comme la maladie mentale se déplacerait dans la série. Un mouvement ancien que Michel Foucault appelle « biopolitique », en une certaine version, dont la victoire se mesure dans Empathie quand on sait que l'empathie est au cœur du phénomène de développement personnel et autres formes de « coaching » en tous genres, qui ne sont que les servants d’un autocontrôle pratiqué par soi et sur soi. Une protection que l'on se doit à soi comme aux autres qui aboutit au culte de la performance (ainsi parle-t-on aujourd’hui de la santé comme d’un capital, que chacun doit savoir gérer au mieux pour en tirer les meilleures ressources disponibles, la logique économique transformant l’individu en entrepreneur de soi), culte de la performance, donc, aboutissant, dans le même temps, à déifier le corps-sujet, à rendre la mort intolérable, mouvement synchrone de la mort de toutes les transcendances, notamment religieuses et politiques.
Pourtant, le vocabulaire religieux et politique sur la transcendance du pouvoir n’est pas abandonné. Si le jugement ne se fait plus de façon décentralisée aux cieux (version religieuse) ou sur terre de façon centralisée (version politique), il se fera désormais dans et par le corps de chacun : le corps devient l’instance de jugement des individus. Or, s’il n’y a plus de transcendance, c’est que je suis un individu libre et responsable. Mais, cette responsabilité est terrible, car elle fait de moi, dorénavant, le coupable de ce que je n’aurai pas réussi à faire, ni de ma vie, ni de mon corps : la maladie, comme le mal-vivre, seraient de ma seule faute, dont seule l'empathie des autres pourrait me sauver, dit la série.
Mais c'est encore mensonge. L'empathie ne nous conduit absolument pas à reconnaître l'autre dans sa souffrance, mais à l'écraser sous nos propres représentations, quant à l'image qu'on se fait de lui, quand bien même elle serait bien intentionnée. Il faudrait, au contraire, la distinguer d'une attitude qui conduirait plutôt à respecter sa part inappropriable quand l'empathie est une vertu de mante religieuse, qui colonise l'autre. Avec elle, l'autre n'est jamais le protagoniste : nomade de la conscience de soi, en mésintelligence constante avec lui-même, seule la parole végétative peut encore l’exprimer aux autres, comme à lui-même. Individu qui se cherche sans se trouver, il appartient alors aux heures chrysanthèmes, aux lignes nettes dans l’étirement des vases : il devient purement décoratif.
Or, il n'est pas besoin de ressentir les émotions des autres pour savoir comment agir de façon morale. Il y a même quelque chose de contradictoire quand sous couvert d'altérité, l'empathie conduit à parler à la place de... « À se mettre à la place de... » on recherche une similitude, non pas une altérité. Lorsque je regarde la série, elle voudrait que je me substitue à ces malades pour entrer en empathie avec eux. Elle voudrait me faire ressentir ce que vit l'autre, mais à partir de ma propre expérience. Résultat, sous couvert de lever un tabou, de parler de la maladie mentale, la maladie disparaît. Le malade avec. L'empathie, qui pathétise la maladie dans la série, met plutôt en place une thanatopraxie. Elle liquide de façon sérielle.
Le traitement d'un autre personnage dans Empathie est révélateur à cet égard. Un membre de l'équipe psychiatrique, un criminologue, est dépeint comme un personnage froid, mécanique, odieux, tout le long de la série. Il ne semble pas ressentir de l'empathie pour autrui, malades ou membres de l'équipe inclus. L'homme considère qu'il doit seulement évaluer la dangerosité des patients, en toute objectivité. Sa raideur dans la nuque fait de lui un personnage-repoussoir, mal-aimable, objet de réprimande de la part des autres membres de l'équipe, qui l'isole. En conflit avec la médecin psychiatre interprétée par Florence Longpré, à son contact, toutefois, il va peu à peu s'humaniser. Par effet de contagion, le criminologue va ressentir de l'empathie, sortir de sa sous-humanité, devenir un homme. Pascalien, le criminologue tombera enfin le masque. À son initiative, s'organisera un apéro festif. Dans une grande communion célébrant l'empathie, l'homme en lui fera enfin son retour pour faire partie de ce club très select. Mais sous couvert d'empathie, dans le traitement qu'elle fait de ce personnage, la série procède plutôt à une partition de l'humanité, en sélectionnant les bons élèves, personnages attachants de la série, tous modelés de façon à les rendre agréables, et puis les autres, sous-genre humain dénué d'affect à l'instar de ce criminologue. Pourtant, ce personnage antipode, rejeté par les autres pour l'être autant par les spectateurs, non-empathique, montre qu'on ne peut jamais être l'autre, qui est un impensé de l'empathie version série.
La recherche de similitude séquestre la complexité de l'expérience de l'autre, comme elle produit l'illusion d'être dans sa compréhension. En partageant les affects de l'autre, n'y a-t-il pas en effet le risque de se projeter en lui en croyant reconnaître en lui un état qu'on aurait soi-même connu, ressort narratif sur lequel joue la série : ne risque-t-on pas, alors, de le nier ? de le néantiser ? Au vrai, on projette ainsi dans l'autre plus qu'on entre dans l'autre. Le risque, à force d'empathie, est alors d'entrer en télépathie, l'illusion de la transparence totale de l'autre, ce que fait la série en mettant à nu ses personnages.
Plutôt que de chercher cette similarité, il faudrait d'abord s'intéresser à la différence de l'autre, quand celle-ci, dans le traitement infligé à ce personnage, le nie. Il y a dans la série ce que Emmanuel Levinas nomme l'impérialisme du même. Cet attachement à l'image de soi provoque la recherche dans le monde de ce qui lie à soi : ainsi les personnages de Thomas Ngijol et Florence Longpré finiront-ils par s'auto-cicatriser, s'énamourant. Cet impérialisme du même partout présent dans la série aplatit les aspérités de l'autre, ces aspérités qui ne nous les rend pas confortables, comme Diane la braie qui disparaît de la série en cours de route. Il faudrait faire le contraire de ce que promeut la série, non pas rechercher le confort de la proximité mais passer par la réalisation que l'on est toujours exclu de l'autre, que l'on n'est pas « même », que de chercher que ce qui nous ressemble ou chercher à faire qu'il nous ressemble déshumanise l'autre en lui retranchant sa singularité, sa part inappropriable. Peut-être est-ce dans ce mouvement de retrait que se joue une part de la liberté, de maintenir la distance qui nous isole des autres.
L'empathie ne peut toutefois pas disparaître, comme le rire ou la mémoire. Il faudrait simplement la mettre en doute, se méfier d'elle, la mettre en question quand nous la ressentons, ce que ne fait jamais la série. Il faut alors surtout se méfier de l'empathie qui dépolitise la souffrance de l'autre en la réduisant à ce que l'on peut en comprendre. Il faudrait se placer, peut-être, dans les pas de Hannah Arendt pour restaurer l'écoute de l'autre, quand Arendt dit « rendre visite à l'autre » pour ne pas rester en soi. En rendant visite, on sera alors chez l'autre, on respectera son espace, on se séparera de nous-même comme de notre manière de voir le monde pour ne plus être chez soi. Accepter donc l'inconfort d'être chez l'autre, sans oublier toutefois que Hannah Arendt, elle-même, n'avait pas l'empathie universelle mais sélective. Se rendre chez l'autre avait une limite : la Palestine, à qui la très empathique Hannah Arendt déniait le droit d'avoir un chez-soi qu'on appelle un État.
