
« Ella McCay » de James L. Brooks : Juste une minute
Les atours de classicisme que reflète Ella McCay dès son ouverture permettent au film de travailler la question du rapport au temps de ses personnages à même le corps du spectateur. Ella ne demande qu’une minute, et dans cette minute se niche tout un rapport au monde qui contrevient à l’empressement généralisé, ainsi qu’au rythme traditionnel des comédies hollywoodiennes.
« Ella McCay », un film de James L. Brooks (2025)
C’est par un dispositif on ne peut plus rebattu que s’ouvre Ella McCay : une narratrice - la secrétaire historique du personnage principal - plante le décor du récit et nous présente Ella McCay (Emma Mackey), jeune prodige du droit ayant prématurément atteint les plus hautes sphères de la fonction publique étatsunienne. Ella a réussi, comme on dit, malgré un contexte familial qui, entre adultères à répétition du père et décès prématuré de la mère, ne plaçait pas son avenir sous les meilleures auspices. Les premières minutes d’Ella McCay semblent donc nous engager dans le récit archétypale d’une success story libérale dont Hollywood raffole, contée par les moyens du cinéma classique que nous reconnaissons bien : omniscience du narrateur, lisibilité de la mise en scène, efficacité narrative. La machine des comédies hollywoodiennes, depuis les années 40, est bien huilée – elle a imprimé notre inconscient. James L. Brooks va se servir de cette empreinte pour travailler à même le corps du spectateur la question du rapport au temps de ses personnages et du monde dans lequel ils évoluent.
S’il y a bien une façon dont Brooks caractérise le monde de la haute fonction publique étatsunienne, c’est par son empressement. Le Gouverneur Bill Moore (Albert Brooks), patron d’Ella, charmant comme peuvent l’être les politiques, s’enfuit dès que sa protégée lui rappelle à sa promesse de trouver les signatures manquant à l’entérinement d’un projet de loi compliqué. « Tout le monde te fuit », dit le sage à la novice. Et pour cause, Ella emmerde son monde avec ses scrupules éthiques et son obstination professionnelle, états d’âmes dont ses collègues élus ne peuvent se payer le luxe. Ceux-ci sont bien trop occupés à récolter des fonds pour leur prochaine campagne de réélection, exercice qui implique de passer de longues heures au téléphone avec les électeurs et auquel excelle le Gouverneur Moore, armé de ses fiches et de son désintérêt, à l’inverse de sa protégée. Ella a en effet le mauvais réflexe d’accorder trop d’importance à ce que les gens lui racontent, et semble totalement étrangère au principe d’optimisation du temps qui régit son environnement. En cela, le personnage d’Ella est une déclinaison d’Erin Brockovich : elle voit l’individu derrière l’électeur, et s’y intéresse viscéralement. Comme pour la justicière de Soderbergh, cette disposition au monde du personnage d’Ella ne s’accorde pas au rythme de son milieu ; elle fait grincer ses rouages, entrave sa marche forcée. Avec la particularité, dans Ella McCay, que ce rapport au monde aura une incidence sur la facture-même de la narration.

Dans l’une des premières scènes du film, la tante d’Ella informe sa nièce que son père est à l’intérieur du café devant lequel elles se tiennent. Avant d’y entrer, Ella demande à sa tante « juste une minute ». Cette pause que s’offre le personnage crée un léger, presqu’imperceptible hiatus dans l’enchainement narratif traditionnel de ce type de comédie formatée. Cette pause n’est le lieux de rien, sinon d’un temps mort ; du mou dans l’enchainement d’ordinaire si gainé des évènements. Notre corps de spectateur perçoit ce hiatus, éprouve cette distension, tout comme il ressent que certaines séquences d’Ella McCay s’étirent plus que de raison. Citons pour s’en convaincre le dialogue interminable entre Ella et son mari dans les couloirs du Capitol à la fin du récit, qui ne cesse de ne pas se conclure. Ou encore les retrouvailles balbutiantes entre Casey et son ancien flirt, vouées à l’impasse du fait de la maladresse locutoire et de la gêne des personnages, qui finit pourtant par aboutir, péniblement. La nouvelle comédie de James L. Brooks développe ainsi une sorte de faux rythme dont le symptôme premier serait cette fameuse minute de pause qu’Ella introduit dans le récit.
De ces minutes, Ella s’en offrira d’autres : avant une réunion importante avec son staff, ou après une discussion difficile avec son père. À l’occasion de ce dernier exemple, une très belle scène montre comment le film s’adapte au tempo si particulier d’Ella. La voyant s’avancer vers eux, l’un des deux gardes postés devant la voiture s’élance pour ouvrir la portière, avant d’être retenu calmement par l’agent Nash, son collègue plus expérimenté, qui comprend qu’Ella a besoin d’un bref instant avant de pouvoir redémarrer. Ces quelques secondes d’arrêt font le prix du film. S’y joue une certaine poétique de l’inefficacité et de la vulnérabilité. De la même façon que c’est tout un rapport au monde qui se noue dans ce « juste une minute » d’Ella. C’est cette minute qui permet au personnage de ne pas perdre pied, dans le sens où elle lui offre une pause pour se mobiliser et faire face à l’adversité, mais surtout en ce qu’elle lui sert à s’ancrer dans la réalité, à être présente à elle-même ainsi qu’aux autres.
La toute première fois qu’Ella monte à l’arrière de sa voiture de fonction, il ne va pas de soi que ce personnage à hautes responsabilités engagera la conversation avec son chauffeur, l’agent Nash. Il ne va pas de soi non plus qu’Ella prenne le temps de lui demander de répéter sa phrase, qu’elle n’a pas entendue du premier coup. Ne va pas de soi qu’elle se dégage de sa ceinture et se penche vers l’avant pour réduire la distance qui les sépare, afin de mieux l’entendre. Nouvel accroc dans la rythmique du film ; un raccord devrait rapidement nous ramener vers le cœur battant des évènements, dans les travées du Capitol ou sous les draps du lit conjugal, là où le cœur du récit doit se trouver. Notre inconscient de spectateur est un peu comme ces hommes et femmes politiques, il s’est laissé persuader que la vérité du monde se joue du côté des puissants. Ella finit par comprendre que non - elle en a peut-être toujours eu l’intuition. Ce milieu inflexible qui n’a jamais su se laisser affecter par sa singulière vision du monde, Ella va l’abandonner et mettre sur pied une association d’aide aux mal-logés, comprenant que les vraies avancées sociales ne se jouent jamais dans les sphères de pouvoir.
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- Des Nouvelles du Front, « Tendres Passions de James L. Brooks : La mort par surprise, la vie qui s’apprend », Le Rayon Vert, 26 octobre 2022.
