
« Down By Law » de Jim Jarmusch : To look out the window
Si on se souvient facilement de Down By Law pour ses personnages marginaux et son vagabondage Louisianais, un récit oublié se dessine discrètement. Alors que le film voyage à travers de nombreux espaces, les portes, les murs ou encore les fenêtres briguent avant tout une maison à habiter.
« Down By Law », un film de Jim Jarmusch (1986)
Un road-movie où trois personnages marginaux errent en Louisiane : voilà à peu près comment Down By Law (1986) semble perçu dans la mémoire collective. Ce commentaire trop rapide oublie un autre enjeu qui traverse le troisième long métrage de Jim Jarmusch : la poursuite d’une maison à habiter. Alors que le film traverse de nombreux espaces, les portes, les murs ou les fenêtres dessinent discrètement un autre récit.
Dès le générique d’ouverture de Down By Law, la question des maisons s’impose. La séquence s’articule principalement autour de travelings latéraux défilant dans quelques rues de la Nouvelle-Orléans, vues de l’extérieur, comme autant de fictions possibles dans lesquelles entrer. Par deux fois, le mouvement et la musique s’arrêtent : à la place, quelques secondes à l’intérieur de deux appartements, deux couples, et deux hommes qui, par le langage de la mise en scène, semblent d’emblée en porte-à-faux avec leur environnement : Zac (Tom Waits) et Jack (John Lurie). Le générique passé, des scènes plus longues caractérisent les deux personnages, qui se disputent avec leur compagne dans des appartements où ils semblent enfermés. Le premier n’offre aucune ligne de fuite vers l’extérieur, le second montre rapidement une fenêtre à travers laquelle ne peut se voir que celle, fermée, de la maison voisine ; loin d’ouvrir sur l’extérieur, elle semble plutôt redoubler l’isolement de ses occupants.
Jack et Zac, tels deux frères de destin, tentent ensuite de s’échapper de leur appartement morne, mais ne parviennent pas à s’ouvrir réellement au monde extérieur. Ils sont tous les deux pris au piège, accusés de crime qu’ils n’ont pas commis. Le premier, petit proxénète, est arrêté pour détournement de mineur. Jim Jarmusch filme une longue scène où Jack refuse d’aller voir cette fille, avant de finalement se laisser tenter. A l’image, nous le voyons entrer dans l’immeuble et pousser la porte de la chambre : le crime véritable serait peut-être d’avoir voulu s’approprier une autre maison.
Zac, quant à lui, s’assied simplement devant un bâtiment, contre le mur, et chantonne. Le monde extérieur s’offre à lui par l’apparition de Roberto (Roberto Begnini) qui tente de communiquer dans un anglais approximatif. Zac le rejette, le poussant à sortir du cadre, pour ensuite reprendre sa phrase (It’s a sad and beautiful world) dans une chanson, peut-être une autre façon de vouloir garder l’altérité pour soi. Dans le plan suivant, il se laisse convaincre lui aussi par un mauvais plan : il doit simplement conduire une voiture à l’autre bout de la ville. Véhicule emblème du road-movie américain, auquel Jarmusch a contribué par exemple avec Night On Earth (1991), la voiture n’a droit ici qu’à cette unique scène. Zac le disc-jockey y traverse la ville mais ne semble pas regarder autour de lui, se contentant de monologuer pour une radio imaginaire. La police l’arrête et trouve un cadavre dans le coffre. Zac, Jack, frères de fortune, pensaient pouvoir capturer un peu du monde extérieur et ouvrir des portes sur de nouvelles propriétés, mais ils n’ont trouvé que des reflets de leur propre enfermement.

Le montage alterné entre les deux itinéraires coïncide alors, puisque les deux hommes partagent la même cellule de prison, prolongement de leurs deux appartements sans fenêtres. La cohabitation est complexe, alternant bagarres, disputes et silences. Tout bascule avec le retour de Roberto/Bob, construisant dès lors un trio avec un nouveau rapport à l’espace. Le pauvre italien ne sait pas où se mettre dans la petite cellule, et a bien du mal à se faire comprendre des deux autres. Mais il ne se décourage pas : alors que Zac est endormi, il lui subtilise une craie et passe de l’autre côté de la pièce, où il dessine une fenêtre sur le mur. Cette image d’ouverture imaginaire apparait comme le contrechamp des nombreuses barres que Zac avait dessinées sur l’autre mur, traces du temps qui passe, duplications de l’enfermement. Bob demande à Jack l’expression anglaise pour “Je regarde par la fenêtre”, comme un premier dialogue basé sur l’ouverture à l’altérité, linguistique comme symbolique. Dans la scène suivante, les trois hommes dialoguent enfin, révélant les raisons de leur incarcération. Les uns à côté des autres, ils se tiennent contre les barreaux, regardant vers l’extérieur, hors-champ : un autre mur, mais en dehors de la cellule malgré tout. Le mot juste est "out" dans "I look out the window".
En une coupe de montage, les trois hommes s'évadent et partent en cavale à travers le bayou louisianais. Ce nouvel espace sans murs ni barreaux force le trio à coopérer, non sans mal, pour survivre. Bob confesse ne pas savoir nager : les deux autres continuent sans lui, avant de revenir le chercher. Pour la première fois, la fuite en avant est court-circuitée par un mouvement volontaire de retour en arrière. Ils s'arrêtent ensuite dans une petite cabane la nuit, et ne peuvent s'empêcher de remarquer que l'intérieur ressemble fort à leur ancienne cellule. Il y a bien deux lits superposés, des murs vides et aucun meuble, mais il y a cependant une différence notoire : dans le fond, point de fuite central, une grande fenêtre fermée qui donne sur la forêt et ses arbres. Cependant, aucun des trois fugitifs ne regardent vers elle.
Le lendemain, ils continuent leur escapade au bord d'un petit bateau de fortune, mais finissent par constater qu'ils sont perdus, et qu'ils reviennent peut-être accidentellement vers leur point de départ. Même la dérive ondoyante dans cette rivière sans fin ne peut que redoubler leur enfermement et leur circularité. Un gag similaire suit, avec une nuance importante : cette fois, Zac et Jack se disputent et décident de faire bande à part, tandis que Bob essaie tant bien que mal de faire cuire un maigre lapin en guise de diner. Après quelques minutes, les deux frères ennemis réapparaissent comme par magie dans l'image et viennent s'asseoir auprès du feu. La circularité, cette fois, est choisie : ils décident de rester ensemble. Les deux branches verticales et le petit bâton contenant le lapin ressemblent même, tout discrètement, à deux murs et un toit.
C'est alors que surgit la dernière maison de Down By Law : "Luigi's tintop". Bob y entre seul, les autres attendent un signe. Imprégnés de fatigue et de froid, ils s'avancent lentement et s'approchent de la fenêtre. Le miracle se fait : Bob y est à table avec une présence féminine comme s'ils y avaient toujours habité. Le plan dure quelques secondes : Zac et Jack de dos, se font tout petits et regardent par la fenêtre-écran la scène qui semble venir d'un autre film. Pour la première fois, ils n'ont pas essayé de s'approprier l'espace, ils ont laissé une figure autre, Bob, tracer le chemin et pousser la porte avant eux (même si cette décision était sans doute également influencée par la peur d'y trouver la police). Au lieu de se précipiter sur la porte, il suffisait de faire un léger pas de côté, et prendre le temps de regarder par la fenêtre, autrefois dessin sur un mur de prison, désormais incarnée et chaleureuse. Ils expérimentent enfin l’espace depuis le seuil, en prenant le temps et la distance de considérer tous ses possibles, à l’instar de la scène d’ouverture. Alors, enfin, il est permis d'entrer, de s'asseoir et de partager un bon repas. Si les compères finissent par se séparer le lendemain, l'essentiel est là : ils ont compris comment habiter l'espace et comment regarder par la fenêtre. En d’autres mots, il faut dire : I look out the window.
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