« Doubles vies » d’Olivier Assayas : La Grainothèque du Futur
Par Guillaume Richard, le 15 janvier 2019
Pour Le Rayon Vert

Nora Hamzawi (Doubles vies, un film de Olivier Assayas)

« Doubles vies » d’Olivier Assayas : La Grainothèque du Futur

« Doubles vies » d’Olivier Assayas : La Grainothèque du Futur

« Doubles vies », un film de Olivier Assayas (2019)

Comme son titre l’indique, Doubles vies présente en apparence une façade et, à son envers, un autre agencement de ce qui se donne à voir au premier regard. Ce double jeu est en réalité un trompe-l’œil, un whodunit hitchockien. Pendant presque 1h50, une galerie de personnages tente de comprendre le passage du livre au numérique et les changements que cela représente pour le monde de l’édition. Ils discutent sans fin, théorisent, polémiquent et s’affrontent, chacun avec leurs arguments avant même parfois de dire le contraire, avec une telle vitesse qu’on ne parvient plus à assimiler ce qui se dit. Au bout du compte, tout le monde s’y perd et personne ne sait rien ? Tout irait beaucoup trop vite, à l’image de l’époque dans laquelle nous vivons ? Ce serait poser une analogie trop évidente et sous-estimer l’intelligence du nouveau film d’Olivier Assayas. Car il ne se satisfait pas non plus de tisser, sous ces riches discussions entre amis cultivés, une série de marivaudages où les couples se mentent et se trompent : Doubles vies ne serait alors qu’un énième film d’auteur français petit-bourgeois. D’où pourrait alors provenir l’originalité du film ? Pourquoi ces discussions contradictoires sans fin captivent tant ? Assayas utilise ce whodunit sentimental assez classique pour parler du basculement définitif de la société occidentale dans l’ère du numérique. Que reste-t-il de l’humain et, plus généralement, de ce qu’on appelle la réalité ? Où sont leurs places dans ce nouveau monde régi par les nouvelles technologies, les réseaux sociaux et le flux incessant d’informations ? C’est d’une façon très subtile qu’Assayas va formuler des pistes de réflexion. Entre les lignes des postures de chaque personnage apparaîtront les signes d’un rattachement à ce qui fait qu’il y a forcément encore du réel (ou de la réalité) dans ce nouveau monde. Mais ce rattachement ne sera pas pensé et présenté de n’importe quelle manière : Doubles vies raconte l’histoire du passage d’une réalité à une autre, celle-ci s’étant seulement transformée avec l’arrivée du numérique en inventant des formes de réalités nouvelles où battent toujours très forts les cœurs humains entre les algorithmes et les flux de données. Assayas ne va donc ni juger, ni opposer le réel au virtuel. Il va au contraire s’intéresser à leur croisement. Par là, il s’impose comme un des premiers cinéastes à penser, en dehors du genre SF (Doubles vies est en effet une comédie dramatique), les différentes expressions possibles (parmi d’autres) de la réalité d’un quotidien où cohabitent désormais nos vies et les nouvelles technologies et applications que nous utilisons tous.

Alain (Guillaume Canet) dirige une maison d’édition qui compte dans son catalogue l’œuvre de Léonard (Vincent Macaigne), dont il s’apprête à refuser le nouveau roman. Alain est marié à Séléna (Juliette Binoche), qui est actrice. Il débute une relation extra-conjugale avec Laure (Christa Théret), sa nouvelle conseillère en développement numérique. Léonard vit quant à lui avec Valérie (Nora Hamzawi), qui travaille pour un politicien. Ce petit monde se retrouve donc à converser longuement avec différents cercles d’amis au sujet de la transition numérique et de la disparition annoncée du livre. Au fur et à mesure que le récit de Doubles vies avance, les positions de chaque personnage évoluent et s’entremêlent pour présenter le plus clairement possible les enjeux. Alain est favorable à la transition numérique, il est conscient qu’on lit de plus en plus sur tablette et que l’e-book peut être un bon pari économique pour l’avenir. Il recherche désormais des succès commerciaux à même d’être vendus sur le maximum de supports possibles – audio-book inclus. Puis, il semble changer d’avis en se montrant plus nuancé face à l’imprévisibilité des marchés et à la façon dont les lecteurs « consomment » réellement, car certaines ventes de livres ne semblent finalement pas décliner. Léonard, dans le rôle de l’auteur maudit, se moque évidement de toutes ces questions, seuls les mots et les histoires lui importent. Laure, dépeinte comme une sorte d’arriviste anarchiste, appelle à une dématérialisation totale du livre. Marc-Antoine (Pascal Greggory), le PDG de la maison d’édition, s’apprête à la vendre à des acheteurs étrangers qui y voient un fort potentiel commercial. En somme, à travers cette succession d’échanges et de positions contradictoires, Assayas rappelle que le livre est bel et bien devenu une marchandise, mais une marchandise qui doit se réinventer au XXIème siècle en se déclinant sous différentes formes numériques afin de conquérir le plus de marchés possibles. Doubles vies donne souvent l’impression d’avoir un propos limpide alors que tout est confus puisque aucun des personnages ne peut prédire le futur. Ils parlent beaucoup mais ils ne savent au fond pas grand chose, si ce n’est que leur milieu évolue et qu’ils n’ont pas encore trouvé la recette magique.

Guillaume Canet et Vincent Macaigne à table dans Doubles vies

Ces tergiversations montrent qu’Olivier Assayas ne formule pas dans Doubles vies une critique de la dématérialisation du livre. Il ne cherche pas à souligner grossièrement l’opposition attendue entre l’objet physique et l’objet numérique, le « réel » et la dépravation dans le virtuel. Il dépeint d’abord l’entrée dans une nouvelle ère où les hommes, perdus face à de nouveaux modes d’emploi qu’ils ne parviennent pas encore à décoder, essayent de faire subsister leur goût pour la littérature, leurs œuvres et, plus généralement, leur existence. Le double sens convoqué par le titre du film peut donc aussi évoquer la manière dont les acteurs d’un milieu inventent des stratégies pour survivre. On apprend également que tous les personnages ont un lien avec la littérature. Non pas avec le livre lui-même, en tant qu’objet, mais avec ce qui touche au littéraire, aux mots. C’est ce qui semble secrètement faire reculer les convictions d’Alain. Même Laure avoue s’être intéressée au milieu de l’édition parce que son père était romancier. Doubles vies pense ainsi en terme de transition : que devient la littérature dans le monde numérique ? Des livres se vendent encore par millions et d’autres supports (e-book) peuvent aussi cartonner, comme le dit si bien Alain, ou ne pas encore répondre aux attentes. Les différents personnages en viennent évidemment à parler de l’émergence des blogs et de l’écriture sur internet. Durant une des innombrables joutes verbales que compte Doubles vies, un auteur de best-seller dit qu’il est plus lu en ligne sur son blog que sur papier tandis qu’une des convives lui répond qu’elle ne le lit jamais en ligne mais uniquement sur papier. Alain, à nouveau, avance à son tour une hypothèse : grâce à internet, il y aurait maintenant plus de gens qui écrivent que de lecteurs. Ces quelques exemples montrent que Doubles vies est un des premiers films qui s’intéresse à la manière dont le XXIème siècle a absorbé la littérature dans le flux mondialisé, imprévisible et volatile, incarné par les réseaux sociaux et l’instabilité des marchés régissant l’offre et la demande. Sur ce point « polémique », si on accepte de suivre Assayas, le livre n’est donc pas cet objet sacré qu’il faut vénérer au même titre que la salle de cinéma par les détracteurs de Netflix : ce n’est plus la question, La Bonne Question, ou la bonne manière de penser l’évolution et la place de la littérature aujourd’hui. Cela vaut aussi dans l’autre sens : on est pas plus « connecté » à notre ère si on abandonne le livre ou la salle de cinéma pour la dématérialisation. Les œuvres ont aujourd’hui au moins une double vie, voire autant de vies que le lecteur veut bien leurs donner. Car ce qui subsiste avant tout au milieu, c’est le goût pour la littérature.

Juliette Binoche et Vincent Macaigne dans la rue (Doubles vies, Olivier Assayas)

Une fois cette opposition déconstruite, que reste-t-il ? La littérature, donc, à laquelle tous les personnages sont attachés d’une manière ou d’une autre, mais aussi, et surtout, la réalité : ce qui fait que la vie de ces êtres humains n’est bien évidemment pas encore totalement dématérialisée. En plus de s’intéresser à un sujet aussi « peu cinématographique » que de longues discussions autour de la transition digitale, il y a dans Doubles vies une profonde réflexion sur ce qui nous rattache encore à la réalité à l’ère du numérique. Assayas n’introduit pas ici une nouvelle opposition après avoir déconstruit celle qui renvoyait dos à dos le réel et le virtuel. Ce nouveau monde numérique dans lequel nous baignons tous est juste , bel et bien là, et nous n’avons pas d’autre choix que de vivre dedans. Les manières d’être humain n’ont ainsi pas évoluées : elles se sont adaptées à ce nouveau monde hyper connecté puisque les marivaudages et les mensonges continuent de fonctionner à merveille ; l’amour et le désir ne cessent de circuler quand ce ne sont pas les passions qui s’enflamment toujours avec autant d’ardeur. Assayas est fasciné par tous les moyens dont usent les personnages pour s’accrocher à du réel, là où il y a de l’amour, des corps ou de la matière. Et même si ce n’est pas prédominant dans le film, ces buts peuvent être atteints grâce aux nouvelles technologies, comme les échanges Whatsapp entre Léonard et Séléna. Tous les personnages, malgré leurs positions respectives, aiment en effet liker et envoyer des smileys. Valérie, la compagne de Léonard, lui reproche même d’être scotché à son téléphone, lui qui paradoxalement est largué à tous les niveaux lorsqu’il est question de transition numérique. Au contraire, Valérie, jamais loin de sa ribambelle de devices (tablettes, téléphones,…), a bien compris l’enjeu des nouvelles technologies. Elles doivent servir à donner une bonne image au politicien dont elle est l’assistante même si elle regrette le cynisme de cette pratique. Se créer une bonne image, communiquer secrètement ou inventer un mensonge en amour représentent des moyens parmi d’autres pour les personnages de se rattacher à la réalité tout en apprivoisant ce nouveau monde numérique. Car au fond rien ne change, les nouvelles technologies ne dévitalisent pas pour autant le monde.

On pourrait peut-être reprocher à Olivier Assayas de ne pas apporter plus d’exemples d’accrochages numériques à la réalité. Il préfère nous emmener dans le magnifique jardin aux pâles couleurs automnales de Marc-Antoine. Ou laisser Séléna mettre dans un vase un bouquet de fleurs sauvages. De passage pour une conférence dans une ville de province, Alain apprend que les médiathèques deviennent maintenant des grainothèques. Et quand Léonard parle de son avenir littéraire avec Séléna dans un café, il touche littéralement du bois en frappant le bas du comptoir (qui, pour l’ironie, n’est pas en bois !) – et son livre sera finalement édité sur papier et en e-book. Ces quelques exemples montrent à quel point Assayas, en homme littéraire qu’il est (à l’image de ses personnages), cherche encore à filmer des points de réalité non numériques. Ce sont aussi tous ces mensonges et ces discussions qui tournent autour du pot, comme autant de résistances à ce qui devrait être dit et révélé impérativement. C’est comme si Assayas cherchait à filmer des choses qui échappent à la toute puissance du visible numérique, cet ogre qui veut tout montrer et ne rien cacher. Pourtant, grâce à Valérie, certainement le personnage le plus stimulant du film, le cinéaste déjoue ce constat. Lors d’une soirée, elle s’énerve contre les invités qui lui reprochent de sacrifier son éthique et ses convictions au profit du cirque médiatique de la politique qui repose entièrement sur la construction d’images. À ces pachas vautrés dans leur fauteuil un verre de rouge à la main, elle parle de terrain : il faut y être pour voir et comprendre quelque chose à ce nouveau monde. Ce n’est pas juste de l’image, c’est aussi du terrain. Soit l’alliance parfaite de la pratique et du numérique, du « réel » et du « virtuel ». Valérie est peut-être le seul personnage qui a su trouver un véritable équilibre dans ce monde en pleine mutation. Ce n’est pas un hasard si Doubles vies se termine avec elle sur une très belle scène où il sera question d’une graine du futur, la plus importante qui soit. Ce qui forme alors la réalité de nos sociétés passées au numérique s’exprime à travers Valérie au plus beau croisement que Doubles vies avait à offrir. Ces croisements sont autant de graines posées là par le film qui ne ne nous rappellent pas à la terre contre le déploiement massif des nouvelles technologies mais, bien au contraire, qui nous invitent à penser l’avenir dans un équilibre nouveau.

Fiche Technique

Réalisation
Olivier Assayas

Scénario
Olivier Assayas

Acteurs
Guillaume Canet, Juliette Binoche, Vincent Macaigne, Nora Hamzawi, Christa Théret, Pascal Greggory

Durée
1h48

Genre
Comédie, Drame

Date de sortie
16 janvier 2019

Guillaume Richard

Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.


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Pour citer cet article : Guillaume Richard, « « Doubles vies » d’Olivier Assayas : La Grainothèque du Futur », dans Le Rayon Vert [En ligne], publié le 15 janvier 2019, imprimé le 17 February 2019, URL : https://www.rayonvertcinema.org/doubles-vies-assayas/.