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Don't Fuck With Cats, un série Netflix
Histoires de spectateurs

« Don't F**k With Cats » : À corps défendant

Guillaume Richard
La série Netflix « Don't F**k With Cats » de Mark Lewis repose sur un étrange paradoxe : l'aveu de l'inutilité du projet et même sa (relative) dangerosité. Elle n'existe que par des images irregardables destinées à mettre à l'épreuve le corps du spectateur. La véracité convoquée par ces images rend très difficile toute tentative de distanciation, du hors champ à la (re)construction imaginaire, et c'est pourquoi l'expérience peut, de ce point de vue, être difficile pour le spectateur.
Guillaume Richard

« Don't F**k With Cats : Un tueur trop viral », une série Netflix de Mark Lewis (2019)

À la fin de Don't F**k With Cats, Deanna Thomson et John Green, les deux principaux traqueurs de Luka Magnotta, se demandent si leurs actions n'ont pas encouragé l'escalade de violence perpétrée par le jeune tueur dont cette série produite et diffusée par Netflix retrace le parcours sanglant. Dans un gros plan comique face caméra, Deanna se met à pointer du doigt les spectateurs en leur demandant : "Et vous qui regardez un putain de documentaire sur lui, êtes-vous complice ? Il est peut-être temps d'arrêter la machine". Cette ultime injonction, qui renforce celle déjà présente dans le titre de la série (on ne touche pas aux chats !), entérine un paradoxe peu courant qui repose sur l'aveu de l'inutilité du projet et même sa (relative) dangerosité. Pourquoi dès lors avoir développé Don't F**k With Cats si in fine il est souhaitable de ne pas la regarder ? On peut y voir une stratégie commerciale pour créer le buzz en jouant avec les codes du snuff movie. La série de Mark Lewis assume en tout cas son aspect terrifiant et racoleur. À de nombreuses reprises, les images s'avèrent insoutenables non pas parce que nous voyons les faits à l'écran — les images trop choquantes sont floutées, mais parce que les témoignages en disent suffisamment pour que le spectateur reconstruise les crimes dans son imaginaire. La puissance du hors-champ que mobilisent les images cause les mêmes dégâts qu'un visionnement plein champ. Don't F**k With Cats n'existe que par des images irregardables destinées à mettre à l'épreuve le corps du spectateur. La mini-série remet au goût du jour ce que Noël Burch nomme les "structures d'agression", ce pouvoir qu'a le cinéma de toucher physiquement et mentalement le public(1). La véracité convoquée par les images rend très difficile toute tentative de distanciation, du hors champ à la (re)construction imaginaire, et c'est pourquoi l'expérience peut, de ce point de vue, être difficile pour le spectateur.

Ce processus n'est bien sûr pas nouveau. Il traduit l'évolution bien connue vers un monde où "les images agissent en empires, elles veulent tout, elles veulent être tout"(2). Il est contemporain de la montée en puissance des images cherchant toujours plus "d'accumulation, de surenchère et de "plus de voir" participant à une saturation du visible par coups et cadavres"(3). Il y a ainsi rencontre régulière entre l'atrocité des mises à mort représentées et la violence subie par les vies vécues des spectatrices et spectateurs : Jean-Louis Comolli parle d'un rendez-vous fatal(4). Même le cinéma, avec son langage et sa fonction médiatrice, se trouve réduit à un simple signifiant ne pouvant plus freiner la volonté de règne totalitaire des images. La poster de Casablanca (Michael Curtiz, 1946), un des films préférés de Luka Magnotta, devient un indice pour traquer le tueur, au même titre que l'invention d'un faux commanditaire tout droit inspiré de Basic Instinct (Paul Verhoeven, 1992). Don't F**k With Cats ne s'intéresse jamais vraiment à cette piste. Toutes les images — des journaux télévisés aux caméras de surveillance — sont au service d'un projet au visible totalitaire. Seul le floutage sert encore de médiation, mais celui-ci n'empêche pas l'identification possible à l'horreur de ce qui apparaît dans le champ. Le rendez-vous a donc bien toutes les chances d'être fatal tant les éléments qui peuvent créer de la distance semblent vouloir être gommés.

Deanna Thomson dans Don't Fuck With Cats
Deanna Thomson, la traqueuse de Luka Magnotta (© Netflix 2019)

Don't F**k With Cats constitue d'abord une expérience corporelle pour le spectateur. Les images de l'horreur surgissent très tôt dans le récit par l'entremise de courtes vidéos montrant successivement les tueries de plusieurs chatons, d'un chiot et enfin le meurtre glauque de Jun Lin, démembré par Luka Magnotta. Mark Lewis introduit de nombreuses fois, et plus que nécessaire, des extraits de ces vidéos tournées par le meurtrier même si les parties les plus choquantes sont floutées. Il n'en faut pas plus pour se sentir agressé par la violence des images car elles reposent sur l'innocence désinvolte des protagonistes (à l'exception du meurtre de Jun Lin qui est attaché au lit dès le début de la vidéo) dont on connaît le sort funèbre. Deanna Thomson raconte alors que la découverte de ses vidéos l'a choquée à vie. Comment ne pourrait-il pas être autrement pour le spectateur ? Il en sait suffisamment pour que ses nuits soient désormais hantées par ces crimes contre ces chatons à l'innocente insouciance. Don't F**k With Cats choque, en tout état de cause, parce qu'il se fait le relais de la destruction de l'innocence. Dans ce contexte, le corps du spectateur peut céder. Il peut comme rarement se cacher les yeux et boucher ses oreilles, et entrouvrir les doigts pour voir si la scène est terminée ou non. Il peut entendre son cœur battre et son estomac transir. Don't F**k With Cats provoque un assaut d'une rare violence face à laquelle le corps peut ne pas être préparé, même s'il a l'habitude de voir frontalement toutes sortes d'images violentes.

Don't F**k With Cats s'inscrit dans la lignée des documentaires produits par Netflix autour des serial killers et des enquêtes policières non résolues. Cette tendance se confirme depuis presque deux ans alors qu'auparavant, le géant du streaming se concentrait sur des programmes antisystème ou au contenu révolutionnaire. Les exemples les plus aboutis sont à ce jour The Disappearance of Madeleine McCann, Conversations with a Killer : The Ted Bundy Tapes, The Innocent Man, The Devil Next Door et le récent Gregory. La plupart de ces mini-séries ont en commun un impressionnant travail d'écriture et de montage. Elles se composent en effet en grande partie d'images d'archives qui dictent le rythme de la narration sans avoir toujours besoin de recourir à une voix off. Ces images réassemblées dans un nouvel espace-temps fictionnel se voient même octroyer, dans les cas les plus poussés (les documentaires sur la petite Maddie et Ted Bundy), une nouvelle autonomie autant qu'une capacité à convaincre de la véracité des faits qu'elles présentent, même si ceux-ci sont faux, comme le soupçon pesant sur les parents de Maddie ou l'hypothétique innocence de Ted Bundy. C'est tout le paradoxe de ces histoires auxquelles un fil rouge semble avoir été imposé par les producteurs exécutifs de Netflix : s'approcher du mal jusqu'à la fascination et regarder le monstrueux à l'état sauvage, mais sans s'imposer de distance morale, que ce soit dans la manipulation des faits au nom de l'efficacité du récit ou dans l'exposition de toutes les images disponibles.

Il n'y a donc rien de surprenant à ce que Netflix en arrive à un cas aussi extrême que Don't F**k With Cats. Quand les animaux laissent place au corps attaché de Jun Lin, l'horreur devient encore plus insupportable, certes, et pourtant ces images de supplice humain semblent plus familières et moins choquantes que celles des chatons. Le monde des images dans lequel nous vivons et de nombreux films nous avaient déjà préparé à ce type de violence — aussi répugnante soit-elle, nous savons la dompter parce qu'on nous a appris à la regarder et à la "digérer" — mais pas à l'autre, celle dont ne reviendra pas Deanna Thomson, et sans doute bien d'autres, après elle, qui ont suivi les traces de Luka Magnotta. Nous sommes tous hantés par des images vues en cachette ou à contrecœur, plein-champ ou hors-champ, qui n'existent parfois qu'à travers notre corps et dans notre imaginaire. Le monde en regorge dans ses coutures et ses flux et elles seraient peut-être alors bien, par leur pollution visuelle (au sens où Daney l'entendait), les plus inutiles qui soient. Don't F**k With Cats nous rappelant ainsi que l'empire des images compte bien des facettes.

Fiche Technique

Créateur
Mark Lewis

Durée
3x60'

Genre
Documentaire

Date de sortie
2019

Notes   [ + ]

1. Noël Burch, Une praxis du cinéma, Paris, Gallimard, 1986, pp.177-182.
2. Jean-Louis Comolli, Cinéma, numérique, survie, Lyon, ENS Editions, 2019, p.99
3. Ibid
4. Ibid, p.116