« L’Homme qui tua Don Quichotte » : l’imagination est morte, vive l’imagination !
Par Jérémy Quicke, le 21 juillet 2018
Pour Le Rayon Vert

L’homme qui tua Don Quichotte de Terry Gilliam

« L’Homme qui tua Don Quichotte » : l’imagination est morte, vive l’imagination !

« L’Homme qui tua Don Quichotte » : l’imagination est morte, vive l’imagination !

« L’Homme qui tua Don Quichotte », un film de Terry Gilliam (2018)

Né sous la plume de Miguel de Cervantes, qui publie à Madrid en 1605 et 1615 les deux parties de ses aventures, Don Quichotte fait partie de ces rares personnages littéraires ayant pénétré l’imaginaire universel, dépassant largement le cadre de la littérature. En observant cette postérité, il apparait que le personnage tend à devenir de plus en plus solitaire, incarnant surtout le rêveur luttant vainement contre la réalité. Or, l’une des richesses du roman originel réside dans le duo qu’il forme avec son écuyer Sancho Panza. Terry Gilliam n’a pas oublié cet aspect essentiel dans son adaptation moderne, qui voit enfin le jour après plus de 20 ans d’aventures et mésaventures. Le cinéaste y propose une réactualisation assez originale de ce duo, par lequel il questionne le rapport entre réalité et imaginaire, thématique essentielle de sa filmographie. En parallèle, il construit également une mise en abyme du septième art, puisque le chevalier et l’écuyer sont incarnés par des personnages contemporains travaillant dans le cinéma.

Du livre au film, du lecteur à l’acteur

Don Quichotte de Cervantes pourrait être considéré comme le premier roman « méta » par excellence, puisqu’il met en scène un héros qui est lui-même lecteur, et qui ne distingue plus la frontière entre le monde réel et le monde de la fiction littéraire. Dans cette optique, il est assez logique que Terry Gilliam s’approprie le livre pour proposer cette fois une mise en abyme du cinéma. L’une des modifications majeures tient au personnage-lecteur qui devient un personnage-acteur. Le héros s’appelle Javier (Jonathan Pryce). Cordonnier dans un village espagnol, il sera engagé pour jouer le rôle de Don Quichotte dans un film réalisé par un jeune américain. D’abord peu convaincant, Javier se révèle dans la scène du bar, alors que le tournage est en pause. Une serveuse se fait harceler, il intervient en brandissant son épée et en déclamant une réplique du scénario. Le metteur en scène, plutôt que de recadrer l’acteur, lui demande de « rejouer la scène », et ensuite, le félicite en criant « Don Quijote vive » (« Don Quichotte est vivant ! »). Le lecteur rendu fou par les romans chez Cervantes devient donc un acteur fou qui ne distingue plus le rôle et son identité. Le metteur en scène, Toby (Adam Driver), devient en quelque sorte celui qui crée cette folie, en lui offrant le rôle et en l’encourageant à l’incarner même en dehors du tournage. De manière plus globale, cette scène met en abyme le cinéma, compris comme dépassement du réel, générateur de fiction, d’imaginaire, de rêve, au risque de provoquer la folie. Le cinéma, un médium quichottesque ?

Aux côtés de l’acteur Don Quichotte, le metteur en scène devient Sancho. Les deux personnages ne peuvent fonctionner qu’ensemble, comme le montre la scène de la roulotte, dans laquelle un chevalier solitaire et machinal reprend vie en retrouvant Toby/Sancho : « You came back to save me from the enchanters! ». Don Quichotte a besoin de Sancho, Javier a besoin de Toby, l’imaginaire a besoin du réel, et vice-versa. Le duo étant enfin reformé, l’aventure peut véritablement commencer. L’interaction de Don Quichotte et de Sancho Panza va évoluer d’une manière très intéressante, en racontant comment ces différents rapports au réel s’influencent l’un l’autre. 

Sanchification de Don Quichotte et Quichottisation de Sancho Panza

Parmi les nombreuses richesses du roman de Cervantes, il y a l’évolution de la relation entre Don Quichotte et Sancho, et notamment comment chacun affecte l’autre : le chevalier devient de plus en plus rationnel et terre-à-terre, l’écuyer de plus en plus rêveur et idéaliste. Ceci a notamment été étudié par Salvador de Madariaga, qui le synthétise en ces termes : la « Quijotización de Sancho » et la « Sanchificación de Don Quijote »(1)Salvador de Madariaga, Guia del lector del « Quijote », Buenos Aires, Editorial Sudamericana, 1943.. Terry Gilliam a également retenu cet aspect et l’a intégré à son long-métrage.

Longtemps et malgré le contact permanent avec Sancho, la folie de Javier/Don Quichotte conservera le même degré de folie. Elle commencera à basculer lors de la scène de la lune. Toute l’équipe de tournage est réunie dans le château d’Alexei, l’oligarque russe avec lequel ils souhaitent obtenir un contrat. Ce dernier désire être constamment diverti, et organise une mise en scène visant à ridiculiser l’acteur fou, lui demandant de monter sur un cheval en bois et d’aller sur la lune. Cette scène crée une rupture de ton très efficace. Jusque là, la folie du personnage faisait rire, maintenant elle crée le malaise et la tristesse. La confusion temporelle contribue aussi à l’inactualité du propos. C’est comme si, du Moyen-Âge jusqu’à nos jours, tous les doux rêveurs exploités ou humiliés pouvaient s’identifier à ce Don Quichotte contraint de décrocher une lune qui n’existe pas.

Jonathan Pryce en chevalier fou dans Don Quichotte

Adam Driver et Jonathan Pryce dans « L’homme qui tua Don Quichotte » (2018)

La chute de Javier est double : il tombe de la lune et perd ses illusions romanesques en même temps. Il l’admet en disant à Toby/Sancho qu’il regrette de ne pas l’avoir écouté. La seconde chute, définitive, se produit juste après. Agonisant, Javier veut rentrer à la maison et déclare « Je m’appelle Javier ». L’acteur a fini de jouer son rôle, le fou a perdu ses illusions, et comme un personnage de roman dramatique, il préfère sans doute mourir plutôt que de vivre sans ses rêves.

L’évolution de Toby est beaucoup plus progressive. Cherchant d’abord à fuir Javier, il est contraint de le suivre, avant de s’investir de plus en plus dans sa quête. Petit à petit, des indices suggèrent le développement progressif de la folie de Toby : le rêve dans l’auberge qui le ramène littéralement à l’époque de Cervantes, les pièces d’or qu’il croit récupérer, ses amis qu’il ne reconnait pas derrière leurs costumes, les flammes qu’il croit voir autour d’Angélica, et bien sûr les moulins/géants. Lui, qui s’opposait initialement à toutes les visions de Don Quichotte, commence à y croire, et demande même au chevalier comment parler à celle qu’il croit être une princesse. Les dernières scènes présentent une inversion presque totale des rôles : c’est Toby qui est à cheval et qui exhorte Javier, assis par terre, à partir à l’aventure. En revenant sur la mise en abyme du cinéma comme médium quichottesque, cette évolution gagne une dimension supplémentaire. L’histoire de Toby devient celle d’un artiste qui a vendu son âme à l’industrie et qui repart au combat pour retrouver sa passion et ses rêves. Une passion qui doit passer par une foi absolue dans le pouvoir de l’imagination et de la fiction.

Le cycle de la folie

Terry Gilliam conclut son film par une nouvelle chute : Toby, cette fois, reprend exactement les postures de Don Quichotte, et croit voir Sancho en Angélica. Comme si Javier, agonisant, lui avait transmis le virus de sa folie. Le cycle pourrait continuer, Toby contaminerait ensuite Angélica qui, à son tour, trouverait un nouveau Sancho, et ainsi de suite. La toute dernière image va dans ce sens : Toby et Angélica s’avancent vers le soleil, dans les costumes de Don Quichotte et Sancho. Les voix off de Javier et Toby concluent : « I am Don Quixote, and I am eternal ».

Ce final propose une troisième variation très significative sur la scène-matrice des moulins à vent. En ouverture, cette scène est montrée du point de vue de Toby en réalisateur cynique et commercial. La deuxième occurrence de cette scène montre Javier qui confond les moulins et les géants, cette fois du point de vue de Toby/Sancho qui ne voit que des moulins. La dernière variation propose, pour la première fois, des images de géants avant celles des moulins. Il s’agit bien du point de vue de Toby/Don Quichotte, le point de vue du fou. Et si le spectateur, qui a regardé tout le film du point de vue de Toby, était invité à adopter, lui aussi, cette perspective de la folie et de l’imagination ? Il participerait à son tour au cycle d’une folie entendue comme un virus à se transmettre pour l’éternité.

Terry Gilliam, fidèle à Cervantes, a réutilisé les figures immortelles de Don Quichotte et Sancho, en les doublant par Javier et Toby, pour questionner la frontière entre le réel et l’imaginaire, la raison et la folie, la réalité et la fiction/le cinéma. Son film raconte également comment ces opposés se rencontrent et s’influencent les uns et les autres. Ces circulations entre les deux personnages construisent une vision de l’être humain pris dans une dualité constante entre ces questionnements. Le final invite même le spectateur à intégrer cette question en lui. Si Don Quichotte et Sancho sont éternels, c’est peut-être parce qu’ils existent tous les deux à l’intérieur de chacun de nous.(2)Copyright photos : ©Diego Lopez Calvin pour Ascot Elite Entertainment.

Fiche Technique

Réalisation
Terry Gilliam

Scénario
Terry Gilliam, Tony Grisoni

Acteurs
Jonathan Pryce, Adam Driver, Stellan Skarsgård, Joana Ribeiro, Olga Kurylenko

Durée
2h12

Genre
Aventure

Date de sortie
2018

Notes   [ + ]

1.Salvador de Madariaga, Guia del lector del « Quijote », Buenos Aires, Editorial Sudamericana, 1943.
2.Copyright photos : ©Diego Lopez Calvin pour Ascot Elite Entertainment.

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Pour citer cet article : Jérémy Quicke, « « L’Homme qui tua Don Quichotte » : l’imagination est morte, vive l’imagination ! », dans Le Rayon Vert [En ligne], publié le 21 juillet 2018, imprimé le 26 September 2018, URL : https://www.rayonvertcinema.org/don-quichotte-terry-gilliam/.