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Zorica Nusheva dans Dieu existe, son nom est Petrunya de Teona Strugar Mitevska
Le Majeur en crise

« Dieu existe, son nom est Petrunya » de Teona Strugar Mitevska : Un dieu nu

Anton Garreau
« Dieu existe, son nom est Petrunya » n'est pas un film féministe et en lutte contre les sociétés traditionnelles. L'engagement de son personnage principal est tout autre, d'une radicalité sans limite : Petrunya est le visage nu, souvent muet, sur lequel s'épuisent quantité de thèses sur le monde, avec d'autant plus de haine et de hargne lorsque ceux qui les défendent y contemplent leur absence de nécessité.
Anton Garreau

« Dieu existe, son nom est Petrunya », un film de Teona Strugar Mitevska (2019)

De la Macédoine à la Russie, en passant par la Serbie et la Roumanie, une tradition orthodoxe veut que bonheur et prospérité soient accordés à l’homme qui repêchera la croix lancée par un pope dans une eau glacée, chaque 19 janvier, jour de l’Épiphanie selon le calendrier géorgien. En 2014, dans le village macédonien de Novo Selo, à proximité de Štip (Macédoine du Nord), la tradition sera perturbée par une femme qui se saisit de la croix à la barbe des hommes. La jeune femme fut traitée de folle et s’offrit pour toute défense, ultime pied de nez, qu’elle était tout simplement bien meilleure nageuse que les hommes de son village. Depuis, les mentalités ont évolué : une autre jeune femme a réitéré l’opération en janvier 2019, à Zemun, en Serbie, sans que ne lui soient cette fois déniées la reconnaissance de la victoire autant que la bénédiction de la croix par le pope(1).

Dieu existe, son nom est Petrunya, s’inspire de l’événement de 2014. Un événement qui fut, à cette date précise, une véritable épiphanie, plutôt que l’énième rejeu de codes religieux dont le sens s’épuise dans la répétition d’un rituel traditionnel. Le rituel veut, à l'inverse et comme de toute éternité, que cela se produise le 19 janvier. Il faut jeter la croix dans l’eau glacée, il faut qu’un homme – et un homme seulement – s’en empare, il faut que cela apporte bonheur et prospérité. Il faut, en somme, que le plein de l’identité répétitive du rituel sature l’abîme sur lequel le rituel s'est d'abord tissé. Il faut que le symbole soit toujours-déjà créé et opérant, identité à répéter, et non pas qu’il survienne comme un véritable événement de sens - soit enfin, vraiment, une épiphanie. Avec Dieu existe, son nom est Petrunya, Teona Strugar Mitevska exprime toute la puissance de l’événement de 2014, une épiphanie de sens qui envoie valser toutes les identités – d’évidence religieuse et policière, certes, mais tout autant, ce qui semble être passé largement inaperçu chez les commentateurs du film, féministe.

Loser, idéaux-types et parodie

Le Dieu nu dans Dieu existe son nom est Petrunya
©Pyramide Films

De la promotion à la réception du film, Dieu existe, son nom est Petrunya a été considéré à l'aune de son engagement féministe. En lui remettant le Prix LUX du cinéma, le Parlement européen a également mis l’accent sur la contribution de cette œuvre à « la lutte féministe et à la lutte contre les sociétés conservatrices »(2). Pourtant, à regarder de près le film de Teona Strugar Mitevska, fait défaut la lutteuse engagée appelée dans cet énoncé. On ferait difficilement moins flatteur portrait que celui de son personnage principal afin de porter haut quelque lutte que ce soit. Petrunya, interprétée par Zorica Nusheva, est une jeune femme de 32 qui pourrait figurer au nombre des grands losers de cinéma. Elle vit toujours chez ses parents, est titulaire d’un doctorat en histoire bien inutile à la société macédonienne et peu vendeur sur le marché de l’emploi, ne semble surtout plus avoir la moindre ambition. Plus que par la lutte engagée, Petrunya se définit d'abord par l'état végétatif, à peu près passif, comme si ne restait que le grand vide d’une vie à meubler. Aucun combat, aucun rêve, rien qu’une vie nue. Un personnage donc qui ne croit pas en grand-chose, et dont le seul plaisir serait – justement et comme elle le dit explicitement dans l'une des premières scènes du film – de se débarrasser de tout vêtement pour ne vivre que nue. C’est tout ce qu’il reste à celle qui n’a plus aucun commerce avec la société, pas même le commerce amoureux dont il n’est pas impossible qu’elle ne l’ait jamais connu. Pour tout homme de compagnie, autant qu'alter ego, Petrunya se promène avec un demi-corps de mannequin nu. Un homme nu qui n'est pas affûté pour porter le moindre combat – fin de partie, ce ne sera pas un « beau portrait de femme en lutte », juste le monde indifférencié de la lose.

Il n’empêche que la léthargie du personnage principal – qui se vit dans le monde indifférencié de la lose, qu’elle soit homme ou femme – n’empêche pas nécessairement le travail d’une mise en scène qui légitimerait l’utilisation de quelque appréciation « féministe » pour recevoir ce film. Mais même à cette aune, la qualification de « film féministe » demeure un contresens. Car c’est précisément par la mise en scène que le monde alentour essaye d’imposer à ce personnage que celui-ci finit par s’affirmer curieusement : c’est un vide qui tient à le rester, libre non pas comme l’air mais comme le vide. Autour de Petrunya, il n’y a que ce vide qui joue à se croire gros d’identités immuables, à commencer bien entendu par celle d’une tradition religieuse dont se nourrissent les hommes d’église et les croyants qui ont besoin de la croix. La police elle-même évolue dans une zone grise, à cheval entre l’état de droit et la tentation de faire respecter des traditions qui ne devraient plus faire lois. Il y a d’ailleurs là un didactisme que l’on pourrait reprocher à Teona Strugar Mitevska, à commencer par l’exhibition de croyants réduits à des chiens de garde qui défendent chaque symbole et tradition comme s’il y allait de leur vie. Mais ce didactisme est proprement parodique, le film jouant jusqu’au grotesque l’opposition de ces identités saturées et du vide que vient leur rappeler Petrunya. La plupart des personnages gravitant autour de Petrunya n’aura pas de nom – chacun n’étant identifié que par sa fonction ou son métier, tandis que les croyants en colère seront simplement appelés, indifféremment « Homme fâché #1 », « Homme fâché #2 », etc. Autour de Petrunya il n’y a que des idéaux-types saturés d’un agrégat maladroit de fonctions sociales et de tradition, alors que Petrunya, pour sa part, ne renvoie en miroir que l’abîme d’un visage qui n’est rien, ne demande rien, n’exige rien.

À ce titre, la mise en scène des luttes féministes sera reléguée à une démonstration aussi fallacieuse et bornée que toute autre mise en scène de l'identique. La mise en scène parodique des identités par Teona Strugar Mitevska sera mise en abîme, en même temps que sera donné le coup de grâce à la surdétermination féministe de l’action de Petrunya, avec le personnage appelé « journaliste Slavica » et interprété par Labina Mitevska. Certains journalistes macédoniens s’en sont pris au traitement qui leur était réservé dans Dieu existe, son nom est Petrunya. Et pour cause, « journaliste Slavica » cherche obstinément à traduire l'action insondable et l'impassibilité du visage de Petrunya en figure politique en lutte pour l’émancipation féminine dans la société macédonienne. Or, Petrunya refuse cette traduction : l’une des seules interactions que Petrunya aura avec la journaliste sera un fort peu cordial « laissez-moi tranquille ». Dès lors, tout ce qui sépare la journaliste du film des croyants en colère, c’est que les seconds détiennent le récit immuable du monde qu’il faut défendre envers et contre tous, quand la première détient la thèse pour un futur meilleur. Chacun lutte pour une mise en scène déterministe du monde, réduit tout événement à une thèse pour l’avenir ou une stricte répétition du passé. Petrunya renvoie dos-à-dos les deux thèses, têtue en s’accrochant à la croix qu’elle a sorti de l’eau, et, la plupart du temps, muette, visage opaque sur lequel se cognent toutes les thèses sur l’événement de ce 19 janvier.

Un dieu nu sur une croix

Zorica Nusheva dans Dieu existe son nom est Petrunya
©Pyramide Films

Poétique indéterminée de la lose plus que portrait de femme, mise en scène parodique des identités sociales et traditionnelles, mise en abîme de la récupération thétique d’un événement asignifiant par une journaliste obstinée – Dieu existe, son nom est Petrunya met décidément bien à mal la vision syncrétique d’un film « féministe » et « en lutte contre le poids des sociétés traditionnelles ». Petrunya est au-delà ou en-deçà d’un certain féminisme outré : sans héroïne, sans identité, sans misandrie – tous dans le même bain devant la bêtise de l’identique. S'il pourrait encore être légitime de parler de féminisme, c'est alors dans les termes de la réalisatrice elle-même plus que sous les bannières ordinaires du critique peu inspiré donnant sa bénédiction sous la forme de syntagmes tels que « portrait de femme » ou « film féministe ». Un féminisme dont on se demande pourquoi il s'encombre tant de « -isme » que du « féminin », à lire proprement la réponse de Teona Strugar Mitevska à celui qui lui demande si son film est féministe :

« Toutes les sociétés patriarcales sont conçues pour conforter la domination masculine, le statut et l’espace social des femmes y sont déterminés par les hommes, donc chaque fois qu’un film traite de près ou de loin du soi-disant "deuxième sexe", il est nécessairement féministe. Tout film dont le personnage principal est une femme, ou qui traite son sujet sans se conformer aux rôles traditionnels est un film féministe. J’ai du mal à imaginer être une femme et ne pas être féministe. Le féminisme n’est pas une maladie, il ne faut pas en avoir peur. L’égalité, la justice et l’équité sont au cœur même de son idéologie. »(3)

Un féminisme qui ne repose pas nécessairement sur l'émancipation d'une femme, mais plutôt sur ces devenir-féminins qui ne se conforment pas aux rôles traditionnels et à la tyrannie du Majeur – qu'ils soient biologiquement incarnés par l'homme (le plus souvent) ou la femme (cela arrive). Dont pour preuve, en l'espèce, Petrunya comme figure aussi indéterminée qu'indéterminante, semant la zizanie dans l'ordre comme il va depuis les siècles et pour les siècles(4).

Ce nouveau dieu qui existe, au nom féminin de Petrunya, s’offre comme un pari – un saut dans le vide – lancé sans raison ni assurance de résultat aucun. C’est le sourire sur le visage de Petrunya, après avoir été au plus bas et une fois de plus humiliée par une société trop sûre d’elle-même et de la répartition des places et parts que chacun peut y prendre, lorsqu’elle se saisit de la croix contre le cours d’une histoire linéaire ; c’est l’obstination, pour rien, de s’accrocher à cette croix insignifiante qui, au mieux, n’est que l’objet aussi vide que gros de possibles dans lequel Petrunya se reconnaît ; c’est la possibilité, encore, peut-être, d’une autre proposition de sens faite à partir de l’insignifiance même ; c’est la croix rendue avec grâce à ceux qui semblent tant en avoir besoin pour se détourner du vide(5). Petrunya est le visage nu sur lequel s'épuisent quantité de thèses sur le monde, avec d'autant plus de haine et de hargne lorsque ceux qui les défendent y contemplent leur absence de nécessité.

Ce nouveau dieu qui existe s’est débarrassé de tous les oripeaux par lesquels les religions instituées l’ont recouvert, foule de symboles et bibelots devant lesquels se mettre à genoux. C’est ce dieu nu sur la croix retrouvé – enfin. Et qu’il fut femme importe peu – si ce n’est comme un pied de nez à la barbe pleine de vieilles toiles d’araignée des hommes. On se demande juste alors, une fois à nouveau sur la corde tendue au-dessus de l'abîme qui menace toute proposition de sens : que vas-tu faire maintenant, Petrunya ?

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Notes   [ + ]

1. Cf. Dossier de presse à télécharger sur le site du distributeur, Pyramide films.
2. Cf. la déclaration du Président Sassoli lors de la remise du prix et l'article relayé sur le site officiel d'actualités du Parlement européen.
3. Cf. Dossier de presse déjà cité.
4. Nous renvoyons à d'autres considérations sur l'androgyne et les sorcières dans l'œuvre de Nelly Kaplan qui s'est toujours méfiée d'un certain féminisme outré dont le gain n'est qu'une autre affirmation de l'identique. Cf. Anton Garreau, « La Fiancée du Pirate : Sorcellerie, Puissance et devenir-femme », Le Rayon Vert, 2 mai 2018.
5. Teona Strugar Mitevska s’était précédemment intéressée à ceux qui sont contraints de se soutenir de ces identités dures. Y manquer c’est se mettre en péril autant que la société entière, fut-ce au prix de contradictions et souffrances psychologiques : « Mon précédent film, When the Day Had No Name, parle de cinq jeunes garçons de Skopje qui réalisent que la société autour d’eux ne leur offre aucune autre issue que de se comporter en machos comme leurs pères. Le patriarcat est une tragédie pour les hommes également. ». Cf. Entretien avec Teona Strugar Mitevska, Le Polyester, 1 mai 2019 [en ligne].