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Benoît Poelvoorde avec son pistolet dans C'est arrivé près de chez vous
Le Majeur en crise

« C’est arrivé près de chez vous » : Le Verbe tueur

Jérémy Quicke
« C’est arrivé près de chez vous » repose sur une confiance absolue dans le pouvoir des mots qui font de Ben (Benoît Poelvoorde) un démiurge. Dans ce monde de création et d'éloquence, un cocktail peut tout à fait se substituer à un être humain. Cette maîtrise buttera cependant sur ses propres limites, et le film finira par condamner les personnages, mais toujours par les mots, qui perdent alors leurs pouvoirs.
Jérémy Quicke

« C’est arrivé près de chez vous », un film de Benoît Poelvoorde, Rémy Belvaux et André Bonzel (1992)

Si C’est arrivé près de chez vous peut se targuer d’être devenu un véritable film culte, c’est en grande partie grâce à ses dialogues et au charisme de celui qui les récite, l’acteur principal Benoit Poelvoorde. Le comédien est le véritable moteur du film, justifié par son principe même de récit d’une équipe de télévision suivant les périples d’un tueur en série. La diégèse justifie donc tout naturellement d’avoir ce personnage qui monopolise le cadre, commente ses actions et semble dicter à la caméra ses mouvements. Ce drôle de tueur, Ben, donne donc au récit ce rythme assez particulier, le suivant préparer puis commettre des meurtres. Un rythme assez dynamique, mais constamment brisé par un contrepoint qui devient tout aussi essentiel : des moments de calme, souvent en plan fixe, qui se contentent de capter la parole du protagoniste. À travers cette parole se met en jeu une exploration du pouvoir de création contenu dans le verbe, ainsi qu’un questionnement des limites de ce dernier.

Il y a là un évident décalage comique, entre les meurtres exécutés froidement et la parole éloquente, désinvolte, pleine de vie du personnage. Le verbe de Ben tient de nombreuses caractéristiques d’un registre de langue très élevé, s’opposant à ses actions froides et meurtrières : éloquence, maîtrise de métaphores (les spectateurs ayant vu le film s’en souviennent certainement : la baleine et le banc de sardines, l’amour et l’urine), capacité à argumenter et convaincre sur des débats sociaux et culturels (architecture, théâtre) habituellement associés aux milieux intellectuels, et même déclamation de poésie. Bien sûr, ces discours contiennent aussi un fort second degré et ne parviennent pas toujours à convaincre, comme le poème sur la mer du Nord interrompu par l’indigestion de Ben. Cependant, il paraît clair qu’il maîtrise ces codes de langage, et de là domine verbalement tous les autres personnages.

Au-delà du simple décalage, les discours de Ben semblent raconter autre chose, de moins évident au premier abord : une sorte d’exploration du pouvoir créateur et séducteur de la parole. C’est arrivé près de chez vous, peut-être pour compenser son manque de moyen, a une confiance absolue dans le pouvoir de création que contient le langage, et utilise ce potentiel sans réserve. Les premiers mots entendus dans le film sont les explications de Ben pour lester un corps. D’entrée, il apparaît comme celui qui maîtrise les règles de son monde, la précision mathématique renforçant cette impression tout en amenant le décalage comique. Il suffit de quelques phrases, et du charisme de celui qui les prononce, pour que le spectateur croie en ces règles, et accepte dès le plan suivant (muet) qu’un énorme paquet blanc (forme abstraite par excellence) jeté dans une rivière contient un cadavre. Il serait même tentant d’y voir un Ben démiurge inversé qui crée un macchabée par le Verbe.

Benoît Poelvoorde raconte l'histoire du petit Grégory dans C'est arrivé près de chez vous

Tout au long du récit, le langage de Ben semble acquérir de plus en plus de pouvoir. Il lui permet de s’introduire chez une vieille dame en la séduisant par de beaux mots de faux présentateur de télévision, plein de politesse et de bienveillance. Les mots deviennent ensuite littéralement une arme lorsqu’il lui crie subitement « Mamie Tromblon, elle s’est déjà fait tromblonner Mamie Tromblon ? » au milieu de son discours jusque-là très posé. La pauvre dame succombe, comme si les paroles de Ben avaient droit de vie et de mort sur elle. Le tueur, en totale maîtrise de son Verbe, revient à son ton séducteur et explique à la caméra être heureux d’avoir économisé une balle. Il n’est sans doute pas innocent que, juste après, il invite la caméra à le suivre, lance un « j’ai dit qu’elle devait en avoir sous le lit (…) » avant de trouver, effectivement, de l’argent à cet endroit. Comme s’il lui suffisait de le dire pour le faire apparaître. Comme si les mots, ses mots, précédaient les choses.

Ces enjeux trouvent probablement leur expression la plus emblématique dans la fameuse scène du Petit Grégory, désormais passée à la postérité. Le Petit Grégory, bien sûr, fait référence à l’affaire Grégory Villemin. Pourtant, cette référence n’est jamais explicitée dans le film. Pouvoir des mots et du démiurge, encore et toujours. Comme s’il le tuait une deuxième fois, Ben parvient à subvertir et à se réapproprier la signification d’un nom propre, au point que sa signification originelle disparaît du monde de C’est arrivé près de chez vous. Dans ce monde-là, un cocktail peut tout à fait se substituer à un être humain.

Pour créer ce cocktail particulier, Ben en décrit d’abord la recette face caméra. Il s’interrompt pour demander à Rémy le rappel du barème pour lester le corps d’un enfant, et sollicite toute l’équipe pour terminer sa phrase « parce que les os sont… poreux ! » … soit sa propre phrase en ouverture du film (1). Dans la temporalité de C’est arrivé près de chez vous, les mots prononcés par Ben sont devenus, en quelques dizaines de minutes, comme des citations voire des mantras. Ils sont entrés dans la mémoire des personnages qui suivent Ben, et donc dans celle des spectateurs, nouvelle preuve de la confiance absolue que le film donne au pouvoir des mots. L’aspect démiurgique de Ben se voit également renforcé par ce rituel alcoolisé, assimilable à une potion magique qui condamnera définitivement les compagnons de Ben à pactiser avec les forces du mal, ce que démontre la séquence suivante de la chanson reprise en chœur (pouvoir, ivresse des mots) et du viol.

Le point de non-retour a été atteint, la dernière partie du film se charge d’inverser la tendance et de condamner les personnages. Ceci est également raconté par les mots, qui perdent soudainement de leur pouvoir. Ben devient plus silencieux et immobile, d’autres voix que la sienne se font entendre. Les dialogues n’arrivent plus à reproduire ses phrases en citation (« mais non, pas la trouille … la merde ! »). La scène de l’hôpital le voit, lui le poète au pigeon, se faire voler la vedette par son voisin de chambre et son inoubliable chanson scatologique. Comme si du pigeon ne restait que la fiente. La route vers la chute est toute tracée : le dernier plan le montre essayer en vain de redéclamer son poème, mais un coup de feu l’atteint avant qu’il n’ait pu terminer.

Les beaux mots de la première partie ne l’ont pas sauvé. Le démiurge s’est laissé aveugler par le pouvoir du Verbe. Cependant, C’est arrivé près de chez vous a gardé sa confiance en sa capacité ; ce sont également les mots qui ont le pouvoir de traduire le caractère illusoire des trop belles paroles.

Notes

1. Cependant, même si cela ne se remarque pas spécifiquement au premier visionnage, il faut bien admettre que Ben se trompe dans son rappel : sa citation initiale évoquait un barème de quatre à cinq fois le poids, tandis que lors du cocktail il annonce « une fois le poids ». Erreur d’écriture sans doute, ou premier signe de la désillusion à venir ?