« Burning » de Lee Chang-Dong : Le feu invisible des Great Hungers
Par Guillaume Richard, le 7 novembre 2018
Pour Le Rayon Vert

Burning un film de Lee Chang-Dong

« Burning » de Lee Chang-Dong : Le feu invisible des Great Hungers

« Burning » de Lee Chang-Dong : Le feu invisible des Great Hungers

« Burning » un film de Lee Chang-Dong (2018)


Burning, le nouveau film de Lee Chang-Dong, raconte l’histoire de trois « Great Hungers » : Jongsoo, un écrivain en devenir ; Haemi, une jeune femme un peu paumée qui cherche un sens à sa vie ; et Ben, un bourgeois bling-bling que Jongsoo suspecte rapidement de cacher un secret compromettant. La recherche du sens de la vie est ce qui caractérise le « Great Hunger », au contraire du « Little Hunger » qui se limite à son quotidien sans s’élever vers les cieux. Cette référence, soulignée deux fois dans le film, provient d’Haemi qui l’a expérimentée auprès d’une tribu d’aborigènes lors du voyage entrepris en Afrique. Pour parvenir à s’élever au statut de « Great Hunger », il faut semble-t-il pratiquer une danse ancestrale autour d’un feu, une danse que répétera la jeune femme dans un restaurant chic de Séoul devant une audience médusée. Se livrer à cette danse mystique n’est pourtant pas nécessaire au trio de Burning pour devenir des « Great Hungers ». Ils le sont par nature, ou du moins ils tournoient déjà tous les trois autour d’un feu invisible en quête de sens et d’élévation. Chaque personnage semble en effet poursuivre aveuglement les flammes jaillissantes du feu qui embrasent leur esprit et leurs désirs. Pour être un « Great Hungers », il ne faut pas nécessairement être un grand esprit, au sens intellectuel du terme. Il suffit simplement de trouver son propre feu et de s’y confronter. Si Burning contient une critique sociale portant sur la lutte des classes (Jongsoo et Haemi sont sans-le-sou et proviennent d’un petit village de campagne) ou la colère de la jeunesse, celle-ci nous apparaît secondaire par rapport à cette relation originelle que les personnages entretiennent avec le feu invisible qui élève leur esprit. Lee Chang-Dong explore ainsi discrètement une dimension spirituelle au sein d’un film où prédominent le thriller et le drame amoureux. C’est sur cet aspect de Burning, cette omniprésence disséminée de l’invisible, que nous allons nous concentrer, au détriment d’autres pistes que nous laisserons volontairement de côté.

Lee Chang-Dong répète dans plusieurs interviews qu’il voulait faire ressentir la colère et la rage de ses personnages (1) Michel Ciment, Hubert Niogret, « Entretien avec Lee Chang-dong » in Positif N°691, Septembre 2018, pp.19-21 . Si celles-ci sont bien perceptibles, elles ne révèlent qu’un aspect de leur personnalité, tout aussi caché et invisible que les autres éléments disséminés dans le film. En deçà de cette rage, qui ne serait au fond que le symptôme d’une confrontation difficile avec le sens des choses et de la vie, il y a le feu ardent qui porte les personnages. Burning enchaîne ainsi les séquences où les trois « Great Hungers » sont en prise avec eux-mêmes. Ben s’adonne à d’étranges virées en voiture qui le mène sur les hauteurs d’un bassin où il contemple l’eau calme – celle qui dissimule le cadavre de ses victimes ? Jongsoo, l’apprenti romancier, persuadé que Ben est un tueur en série, court dans tous les sens à la recherche de preuves prouvant sa supposée culpabilité. Mais après quoi court-il, sinon des nuages de fumée allumés par les flammes de son imaginaire ? Quant à Haemi, elle semble évoluer dans une dimension parallèle. Son feu intérieur est si puissant qu’il embrase son être tout entier. Elle n’est pas aussi instable et imprévisible qu’on pourrait le penser – sa disparition serait moins le signe d’un mal-être (même si Jongsoo l’insulte après qu’elle se soit dénudée devant Ben et lui, signe d’un malaise évident et d’une rupture affective) que d’une incapacité à freiner la puissance de ses désirs (son improbable voyage en Afrique en est un exemple parmi d’autres). Sa superficialité n’est ainsi qu’apparente, à l’instar de Ben et de son mode de vie bourgeois. Le feu invisible qui les anime n’a pas moins de puissance que celui, plus attendu et romantique, du romancier Jongsoo.

Jongsoo et la lumière dans Burning de Lee Chang-dong

Une fois posé ce rapport charnel et originel, le plus essentiel de tous, que les trois personnages entretiennent avec le monde et eux-mêmes, nous pouvons essayer de réfléchir plus largement à la question de l’invisible. Il y a ainsi dans Burning plusieurs éléments que Lee Chang-dong cache au spectateur : le chat d’Haemi que Jongsoo ne parviendra jamais à voir lorsqu’il le nourrit ; les serres supposément brûlées par Ben ; le mystérieux puits dans lequel serait tombée Haemi dans son enfance mais dont Jongsoo ne se souvient pas alors qu’il lui a sauvé la vie. Si les deux premiers éléments finissent par servir le suspense de la narration (relatif, puisque toujours lié à l’imaginaire de Jongsoo), le troisième, cet étrange puits introuvable qui semble pourtant bien exister, restera une énigme. Est-ce là, et non dans le bassin hydraulique, que Ben fait disparaître le corps de ses victimes, puisque Jongsoo ne parvient pas à trouver la serre que Ben aurait dû bruler près de chez lui ? Nous préférons voir dans le mystère qui entoure le puits une voie d’entrée, pour le spectateur, vers le monde invisible de Burning. Ce serait le lieu secret du film : une sorte de porte vers un autre régime de croyance. Une porte qui nous mènerait vers le monde invisible des personnages – là où le feu brûle avec le plus d’intensité. Ce qui relève de l’invisibilité, en deçà du monde visible, en deçà du thriller et du drame amoureux, deviendrait alors ce qu’il y a de plus visible et de plus important pour le film, à condition d’y croire et d’y voir là le sens premier que travaille Lee Chang-dong.

Nous en revenons inévitablement à l’élévation spirituelle des trois « Great Hungers ». Le feu autour duquel ils dansent, s’il est invisible et intérieur, peut aussi s’incarner dans la lumière, qui n’est au fond qu’un rayon émis par une grande boule de feu, le soleil. De nombreuses critiques ont souligné la beauté de la lumière de Burning (2) Sauf erreur de notre part, nous n’avons trouvé aucun texte en français qui s’intéresse en profondeur à la fonction narrative de la lumière dans Burning. . Si elle est si importante pour le film, c’est qu’elle se substitue au feu d’antan que reproduisent les aborigènes rencontrés par Haemi. Elle produit certainement son effet sur Jongsoo lorsqu’il fait l’amour avec Haemi. Au moment de l’acte, Jongsoo voit apparaître sur le mur vide de la chambre d’Haemi le reflet du soleil émis par la tour de Séoul. Auparavant, la jeune femme lui avait expliqué que c’était un moment rare car le soleil ne pénétrait dans sa chambre que quelques minutes par jour. L’acte sexuel, le fantasme du romancier et l’élévation spirituelle du « Great Hunger » font ici un. Cette scène intéressante n’a pourtant pas été évaluée à sa juste valeur. Les Cahiers du cinéma, par exemple : « Haemi invite Jongsoo dans sa studette et s’offre à lui. Lors de la scène d’amour, le regard d’un Jongsoo désarçonné est comme aspiré par les murs rose bonbon de la pièce. Ni romantisme, ni transcendance dans cette concrétisation imprévue d’un fantasme. L’extraordinaire a beau se trouver au coin de la rue, c’est aussi son prosaïsme qui le rend désarmant »(3) Joachim Lepastier, « Traces brûlées » in Cahiers du cinéma N°747, Septembre 2018, p.20 . Non seulement la chambre d’Haemi n’est pas rose bonbon, mais l’auteur ne cite même pas le reflet décisif de la lumière et considère qu’il s’agit là d’une scène plate et sans importance. Dans un texte plus précis et investi, mais passant aussi à côté du reflet de la lumière, Alain Masson évoque cette scène d’amour d’une façon plutôt cocasse : « Quant à Jongsoo, il recherche éperdument la disparue, mais compense son absence en se masturbant. Cela mérite une explication : lorsqu’il faisait pour la première fois l’amour avec Haemi, son regard errant rencontrait la tour N Séoul ; dès lors, celle-ci devient le substitut de l’objet érotique » (4) Alain Masson, « Burning, la vérité de l’absence » in Positif N°691, Septembre 2018, pp.17-18 .

La lumière se substitue aux feux d’antan, ceux des premiers hommes et des premières cérémonies chamaniques. Elle réveille et stimule les feux invisibles qui animent les personnages et parfois même les hantent, comme le souvenir d’enfance de Jongsoo. La lumière permet ainsi aux « Little Hungers » de s’élever au rang de « Great Hungers », ce que chaque personnage du trio accomplit à sa manière. Dès lors, ce qui demeure invisible dans Burning, relève de ce seul et même mouvement. Ceux qui ont accès à l’invisible voient l’invisible, littéralement, et les mystères se déplient ou s’épaississent selon les cas. Burning raconte peut-être ainsi l’existence de modes d’être que seuls ceux capables de faire vibrer les flammes invisibles de leur monde peuvent exprimer.

Fiche Technique

Réalisation et scénario
Lee Chang-Dong

Acteurs
Yoo Ah-In, Steven Yeun, Jeon Jong‑seo

Durée
2h28

Genre
Drame, Thriller

Date de sortie
2018

Guillaume Richard

Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.

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Notes   [ + ]

1. Michel Ciment, Hubert Niogret, « Entretien avec Lee Chang-dong » in Positif N°691, Septembre 2018, pp.19-21
2. Sauf erreur de notre part, nous n’avons trouvé aucun texte en français qui s’intéresse en profondeur à la fonction narrative de la lumière dans Burning.
3. Joachim Lepastier, « Traces brûlées » in Cahiers du cinéma N°747, Septembre 2018, p.20
4. Alain Masson, « Burning, la vérité de l’absence » in Positif N°691, Septembre 2018, pp.17-18

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Pour citer cet article : Guillaume Richard, « « Burning » de Lee Chang-Dong : Le feu invisible des Great Hungers », dans Le Rayon Vert [En ligne], publié le 7 novembre 2018, imprimé le 17 November 2018, URL : https://www.rayonvertcinema.org/burning-lee-chang-dong-analyse/.