« Bienvenue à Suburbicon » de George Clooney : Le Poids du Regard
Par Jérémy Quicke, le 6 Décembre 2017
Pour Le Rayon Vert Cinéma

Noah Jupe et Matt Damon (Suburbicon,Georges Clooney)

« Bienvenue à Suburbicon » de George Clooney : Le Poids du Regard

« Bienvenue à Suburbicon » de George Clooney : Le Poids du Regard

Les dernières secondes de la bande-annonce de Bienvenue à Suburbicon (titre original : Suburbicon) sont révélatrices de l’intention des producteurs. Sur fond de rouge sang, il y est écrit, ligne par ligne :  Written by Joel & Ethan Coen / and George Clooney & Grant Heslov / directed by George Clooney. Avant le réalisateur sont mis en avant le nom des 4 scénaristes, et surtout les 2 premiers : les frères Coen. L’entièreté de la bande-annonce cherche effectivement à vendre un long-métrage typiquement coenien : une comédie policière sanglante, des personnages ordinaires perdus dans une intrigue de film noir, une petite bourgade typiquement américaine apparemment idyllique et paisible cachant une violence extrême, des images de feu, de sang, de coups, des punchlines… Bref, il pourrait s’agir d’une production dans la droite lignée d’œuvres telles que Fargo, Blood Simple ou encore Burn After Reading. Ce sentiment est encore renforcé par la présence de 3 stars au casting, qui ont toutes joué dans une production des deux frères auparavant : Matt Damon, Julianne Moore et Oscar Isaac. Et, de fait, ces trois personnages pourraient tout à fait être issus d’un des films précités. Pourtant, ce que cette bande-annonce ne montre pas, c’est qu’il y a d’autres personnages importants dans Bienvenue à Suburbicon. D’abord, il y a la famille Mayers, ajout probable de Clooney et Heslov pour donner un aspect plus engagé et politique au récit. Mais surtout, il y a Nicky (Noah Jupe), le jeune fils de Gardner Lodge (Matt Damon). Ce personnage apporte une certaine singularité qui se distingue du programme attendu que laissait présager la bande-annonce. À travers lui, le film propose une thématique qui peut servir de fil conducteur à toutes les intrigues : le regard. Clooney s’y intéresse doublement : d’une part dans son aspect général, via le regard de l’autre qui influence le fonctionnement de la communauté, et d’autre part dans son aspect particulier, via le regard de l’enfant, qui deviendra le point de vue principal de la narration.

Le regard des voisins

Le générique d’ouverture se présente comme un film publicitaire des années 50 invitant à rejoindre la banlieue prétendument paradisiaque de Suburbicon et son confort, sa tranquillité, ses familles souriantes et sans histoires. Cette belle façade vole en éclat dès la fin de ce générique, qui montre l’arrivée d’une famille afro-américaine, les Mayers. La première réaction des habitants (tous blancs) est significative : arrêter toute activité pour simplement regarder les nouveaux arrivants. Les regards surjouent l’inquiétude, et leur multiplicité crée un décalage comique.

Noah Jupe dans Suburbicon

Bienvenue à Suburbicon présente ensuite la famille Lodge, personnage central du film, voisine des Mayers. La mère Lodge (Julianne Moore) ordonne à son fils Nicky (Noah Jupe) d’aller jouer au base-ball avec le fils Mayers. Le film propose alors un plan accentuant encore ce décalage : les deux garçons marchent vers le terrain, passant devant une dizaine d’adultes, qui s’arrêtent littéralement pour les regarder en silence. Ces adultes se trouvent dans des poses non naturelles, ce qui amène un aspect comique et isole les deux enfants dans le cadre. Ils paraissent incapables d’échapper à ces regards voyeuristes. Par après, les regards deviendront des paroles et des actes racistes : insultes, menaces, construction de clôtures, discriminations et destructions de propriétés. Un simple regard voyeuriste porte peut-être en lui les germes de la haine et de la violence.

Ce gag des regards arrêtés sera repris plus tard dans un autre contexte. La victime est cette fois le père de famille Lodge, Gardner (Matt Damon), qui tente de mettre au point une combine infernale trop ambitieuse qui finit par se retourner contre lui. Il paie deux tueurs pour simuler un cambriolage et tuer sa femme, espérant toucher l’argent de l’assurance. Ce plan ne se déroule évidemment pas comme prévu, les deux tueurs viennent alors directement dans son bureau pour exiger plus d’argent. Le gag survient lorsque ces deux malfrats quittent le bureau et marchent dans un long couloir vers l’ascenseur : le plan montre alors l’entièreté des employés, tous habillés de la même façon, marcher en même temps vers le couloir, puis s’arrêter pour regarder en silence les deux intrus. Le jeu des regards peut ici suggérer le début de la descente aux enfers du personnage de Gardner, suscitant la suspicion de l’ensemble de ses collègues. De plus, la mise en parallèle de ces deux scènes apparente Gardner à la famille Mayers : il va, lui aussi, subir le poids des regards voyeuristes.

Le regard de l’enfant

Le point de vue principal de la narration de Bienvenue à Suburbicon n’est pourtant pas celui du père Gardner, mais celui de Nicky, son fils. L’histoire est vue avant tout à travers les yeux de ce garçon de dix ans, découvrant les monstres du monde des adultes, y compris son père, dans la lignée du séminal La Nuit Du Chasseur. Au départ, comme le spectateur, il ne voit que la façade des choses (qu’il s’agisse des voisins de Suburbicon ou de sa propre famille), et ne soupçonne pas la perversité et la violence cachée derrière les apparences. Le premier grain de sable venant dérégler cette mécanique sera une scène quasi muette où tout passera par les regards.

Julianne Moore dans Suburbicon

Il s’agit de la séquence de la parade d’identification au commissariat de police. Les Gardner (le père et la belle-sœur) sont invités à confirmer l’identité de suspects du meurtre de la mère. Le père demande à Nicky d’attendre à l’extérieur de la pièce. Le spectateur ne voit d’abord que les adultes déclarant ne reconnaître aucun suspect. Nicky désobéit et entre en silence, se place derrière eux. La caméra subjective adopte son point de vue pour découvrir progressivement et partiellement les suspects, « cachés » par le dos des adultes. Les deux dernières silhouettes qu’il arrive à apercevoir se révèlent être celles des deux malfrats. Dernier coup de théâtre : un policier distrait allume la lumière de la pièce où se trouvent les Gardner, derrière le miroir sans tain, qui sont à leur tour vus par les suspects.

Cette parade d’identification fait intervenir une multitude de jeux de regards. Pas moins de 6 niveaux peuvent être distingués : le regard et le mensonge des parents sur les suspects, le regard de l’enfant sur les suspects et les coupables, suivi de son regard sur ses parents qui ont menti, suivi par le regard des parents sur Nicky qui a vu ce qu’il n’aurait pas dû voir, le regard des malfrats qui comprennent que le garçon les a reconnus, et enfin celui des Gardner qui savent que leurs deux associés criminels ont vu Nicky. Il s’agit d’une scène très efficace, qui fait évoluer les interactions entre plusieurs personnages simplement par la mise en scène de jeux de regards. De plus, il s’agit d’un pivot dans la narration, révélant pour la première fois le double jeu de la part des Gardner, et le rôle de Nicky comme point de vue principal, auquel le spectateur pourra s’identifier.

De même, cette séquence révèle l’importance du regard comme révélateur des faux-semblants. La suite de Bienvenue à Suburbicon peut se lire comme une initiation de Nicky, qui apprend à voir ce qui est caché derrière la surface des choses, qui apprend à regarder véritablement le monde qui l’entoure.  Il va, par exemple, surprendre une scène de sexe entre son père et sa tante dans la cave, cerner le double jeu du personnage de Bud Cooper (Oscar Isaac), ou encore comprendre que sa tante a empoisonné ses tartines. Dans cette perspective, il est significatif que son entrée dans la salle d’identification soit également un acte de désobéissance par rapport à son père, qui lui avait ordonné d’attendre à l’extérieur. En apprenant à regarder, il apprend aussi à s’émanciper du modèle paternel.

Du voyeurisme des voisins et des collègues au coup d’œil révélateur de Nicky, Bienvenue à Suburbicon utilise assez efficacement le potentiel cinématographique offert par le regard. La dernière image, ironique, voit Nicky sortir dans son jardin et jouer au base-ball avec le fils Mayers, soit un jeu où le regard est primordial pour attraper correctement la balle. Après le déchainement de violence des adultes, il s’agit aussi d’un retour au calme, avec, peut-être, la possibilité d’un vivre-ensemble sans racisme. Si un regard peut entraîner la haine, peut-il aussi faire naître l’amour ?

 

Fiche Technique

Réalisation
George Clooney

Scénario
Ethan et Joel Coen, George Clooney

Acteurs
Matt Damon, Julianne Moore, Noah Jupe, Oscar Isaac

Durée
1h45

Genre
Comédie, Thriller

Date de sortie
2017

Jérémy Quicke

Jérémy Quicke

Rédacteur au Rayon Vert.

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Pour citer cet article : Jérémy Quicke, « « Bienvenue à Suburbicon » de George Clooney : Le Poids du Regard », dans Le Rayon Vert Cinéma [En ligne], publié le 6 Décembre 2017, imprimé le 14 December 2017, URL : https://www.rayonvertcinema.org/bienvenue-a-suburbicon-analyse/.