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Esthétique

De « L’Île de la tentation » à « Koh-Lanta » : Politiques des îles

David Fonseca
L’Île de la tentation, autant que Koh-Lanta, émissions de télé-réalité qui se sont choisies principalement pour théâtre des opérations une île, dans leur apparente « inoffensivité », sont spectaculairement le lieu de l’apprentissage des spectateurs à un certain type de rapport au pouvoir. Tranquillement, ces émissions préparent des cerveaux disponibles aux logiques de contrôle et de surveillance les plus délétères dans les démocraties libérales sous forme de biopolitique divertissante. Si elles accoutument encore les individus à une forme évidente de néolibéralisme, elles habituent surtout le spectateur au mode de fonctionnement de tous les camps et autres centres de rétention qui pullulent à travers la planète, transformant ainsi ce qui devrait relever de l’état d’exception en mode de fonctionnement routinier. Ou comment la télé fournit clés en main un guide de gestion des populations en contexte démocratico-divertissant.
David Fonseca

Politique des îles : Analyse des émissions de télé-réalité L’Île de la tentation et Koh-Lanta

L’île est le lieu de tous les fantasmes – celui d’un recommencement possible, d’un monde à refaire. Le dernier film de Sam Raimi, Send Help, envisageait ainsi d’en faire le théâtre d’une refondation de l’humanité par inversion des rapports de force entre hommes et femmes après un crash d’avion. Ce mythe ne cesse d’être recyclé, vidé, exploité, dans les dispositifs télévisuels contemporains. Dans L’Île de la tentation comme dans Koh-Lanta, il est littéralement épuisé.

L’île n’y semble rien d’autre qu’un plateau interchangeable. Un décor disponible. Une surface neutre où sont mis en scène la compétition, la survie, l’élimination – de candidats, de couples. Un lieu qui ne produit rien, qui ne crée rien – un lieu qui colonise au lieu d’inventer. Le fantasme occidental de la liberté y tourne court : l’accélérateur insulaire n’embrase rien d’autre que le vide. Du moins, en surface. Car nous sommes dans un récit qui n’a pas lieu. Un récit qui passe à côté, mais non pas malencontreusement. Au vrai, ces émissions de télé-réalité éduquent d’une certaine manière. Elles policent les esprits quand on les pensait inoffensives, pour faire de nous des « avaleurs silencieux » (René Char) : faire aimer, sinon accoutumer à la logique néolibéralo-coloniale, la biopolitique version divertissement, la logique de fonctionnement du camp.

Du néolibéral au retour du refoulé colonial

Les dispositifs de ces émissions prétendent mettre en scène un recommencement quand leur structure invalide cette possibilité. Koh-Lanta en donne un exemple presque caricatural : la production organise sans cesse des allers-retours entre la vie civile des candidats – filmés dans leur quotidien, leur travail, leur famille – et le camp. Cette insistance, loin d’enrichir le récit, ruine toute idée de rupture. Le spectateur sait, et la production le lui rappelle constamment, que rien n’a changé, que rien ne changera. Le « retour à zéro » est une fiction mal tenue.

Même logique dans L’Île de la tentation, où les feux de camp fonctionnent comme des tribunaux grotesques avec retour du même : chacun y contemple, sous forme d’images soigneusement montées, les écarts de l’autre, d’émission en émission. Mais ces images sont tronquées, découpées, privées de leur contexte – phrases amputées, situations ambiguës, scènes sans début ni fin. Il ne s’agit pas de produire de la vérité, mais de la spéculation, de la projection, du fantasme. Non pas révéler, mais troubler. Non pas montrer, mais fabriquer une réalité alternative qui induira les candidats, parfois, en erreur, provoquant une trahison scénarisée par la production. A l’heure de la post-vérité, la télé-réalité, par « la preuve », « par l’image », installe un déni de réalité. Elle travaille en sous-main pour l’écosystème politique, social, culturel, de type trumpo-bolloréin afin de préparer les esprits à cette époque dont la pente est de plus en plus raide, qui s’extrêmise à droite toute.

Aussi, tout doit être spectaculaire – non pour tenir en haleine, mais pour signifier que l’île elle-même est devenue la figure du spectacle. Elle n’est plus un lieu : elle est une machine à produire de l’image. L’Île de la tentation pousse cette logique jusqu’à la caricature : robinsonnade hystérisée sous acide, théâtre régressif où Adam et Ève s’affrontent dans une lutte pulsionnelle saturée de clichés. Le dispositif répète, saison après saison, les mêmes scénarii : des hommes cèdent à des tentatrices souvent hyperactives, des femmes blessées se replient vers des tentateurs patients. Les premières « attaquent », les seconds attendent. Inversion apparente des rôles – mais inversion parfaitement codifiée, elle-même stéréotypée : il faut que tout change pour que rien ne change, disait déjà Tancrède Falconeri dans Le Guépard, version roman.

L’île devient alors ce lieu paradoxal : un espace du renversement qui ne renverse rien. Un monde sens dessus dessous, mais selon un programme parfaitement réglé. Un lieu des sans-lieu, où tout est déjà assigné. Un lieu conservateur au possible. Faut-il donc en attendre une ouverture vers un possible ailleurs ? Ces émissions jouent sur cette attente des spectateurs : l’attente mendigote d’un happy end strictement fantasmatique, qui est l’opium des pauvres types, la rêverie des cloportes, l’onanisme des infirmes.

L’Île de la tentation comme Koh-Lanta sont les rejetons des aventures de Robinson Crusoé : l’île est le théâtre de l’individu autosuffisant, entrepreneur de lui-même, à qui, en apparence, est laissé clés en main son destin. Un mythe profondément occidental. Comme le rappelle Gilles Deleuze dans « L’île déserte », l’île est une figure de l’origine, du recommencement. Mais encore faut-il qu’il y ait création. Le naufragé qui reproduit son monde ne recommence rien : il colonise. Or c’est exactement ce que font ces émissions. Elles ne créent rien : elles reproduisent, en miniature, les structures qu’elles prétendent suspendre. L’île y devient studio. Décor. Surface scénographiée. Homogénéisée. Débarrassée de toute singularité.

Cette illusion de recommencement passe aussi par le dénuement. Dans L’Île de la tentation, les corps sont exhibés, déshabillés de manière ostentatoire ; dans Koh-Lanta, les candidats sont privés de feu, de nourriture, de confort. Ils doivent réapprendre à survivre. Retour supposé à un état premier de l’humanité. Mais ce primitivisme est immédiatement contredit par les règles du jeu : récompenses pour les vainqueurs – un repas version Grande Bouffe –, élimination pour les perdants, stratégies d’alliance, trahisons calculées.

Nulle régression vers une humanité originelle. On assiste plutôt à l’exposition d’un darwinisme social brutal, mâtiné de logique néo-libérale – « Il n’en restera plus qu’un, et leur sentence est irrévocable ». Non pas la loi du plus fort, mais celle du plus adaptable, du plus stratégique, du plus cynique. Nous ne sommes pas chez Rousseau, mais chez Thomas Hobbes pour les nuls : l’homme est un loup pour l’homme – et la production orchestre la meute.

À cela s’ajoute un imaginaire néo-colonial à peine dissimulé. Les populations locales, quand elles apparaissent dans Koh-Lanta, sont réduites à trois fonctions : pédagogues primitifs (montrer comment faire du feu, de la cueillette) ; figures du « bon sauvage » accueillant et simple au service de leur majesté ; ou prestataires de service (massage, nourriture, hospitalité folklorisée). L’île est ainsi symboliquement recolonisée : non plus par la force, mais par la mise en scène d’un primitivisme relevant de l’inconscient colonial.

Le fantasme du recommencement sentimental, notamment dans L’Île de la tentation, relève de la même imposture. Repartir ensemble, se séparer, changer de partenaire : tout est présenté comme un choix existentiel décisif. Mais ces trajectoires sont intégralement conditionnées par le dispositif. Les individus viennent « régler » leurs problèmes de couple dans un cadre qui les exacerbe artificiellement. L’authenticité est programmée.

Même les présentateurs participent de cette scénographie du faux : d’un côté, une animatrice sexualisée, intégrée au jeu de la tentation ; de l’autre, un maître de cérémonie impeccable, incarnation d’un ordre extérieur. Rien n’échappe à la distribution des rôles.

Ce qui s’exprime dans ces îles n’est donc pas la possibilité d’un nouveau départ, mais une forme d’individualisme exacerbé, parfaitement aligné avec ce que Gilles Lipovetsky nomme L’Ère du vide : un monde de séduction généralisée, où le pouvoir ne contraint plus mais attire, où l’individu se croit libre alors qu’il est d’autant plus gouvernable.

Dans ce régime, la séduction remplace la contrainte, et produit des sujets dociles, flexibles, auto-contrôlés. Le spectacle devient la forme même du pouvoir. Ce que Jean Baudrillard avait diagnostiqué se déploie ici à ciel ouvert : une réalité remplacée par ses simulacres, un monde plus « réel que le réel ». Comme Disneyland, ces émissions ne se contentent pas de simuler, elles dissimulent que tout fonctionne déjà sur le mode de la fiction : des « vrais » couples dans des situations fausses, des « retours à la nature » entièrement scénarisés. La confusion entre vrai et faux est totale.

Biopolitique du divertissement

Dans ces émissions, s’expose une logique de contrôle qui ne se limite pas à la scénographie coloniale ou au darwinisme social. Elle s’inscrit dans une histoire plus longue des dispositifs matériels et symboliques d’enfermement. À cet égard, l’analyse proposée par Olivier Razac dans Histoire politique du barbelé est éclairante. Le barbelé – tour à tour nommé « corde du diable », « écharde du souvenir » ou « frontière brûlante » – naît comme un outil agricole banal avant de devenir un instrument politique majeur, symbole universel de l’oppression. Il accompagne certaines des plus grandes violences de la modernité : la conquête de l’Ouest et le génocide des Amérindiens, la Première Guerre mondiale, les camps nazis.

Or, ce qui fait la force du barbelé tient précisément à sa simplicité. Un simple fil suffit à produire une séparation, à organiser un espace, à assigner des corps. La violence la plus efficace n’est pas la plus spectaculaire : c’est celle qui, avec un minimum de moyens, produit un maximum d’effets de domination.

C’est exactement ce que rejouent, sous une forme immatérielle, ces émissions de télé-réalité. Elles ne dressent pas de murs visibles, mais elles fabriquent des clôtures invisibles. L’île y fonctionne comme un barbelé virtualisé : un monde à part, un dispositif léger, presque imperceptible, qui encadre, limite, organise les comportements. Les candidats sont surveillés en permanence, filmés à leur quasi insu, découpés en séquences exploitables. Et les spectateurs, en retour, sous les aspects du divertissement, s’habituent à cette surveillance généralisée.

Le paradoxe est le même que celui du barbelé : tout ne tient qu’à un fil. Un fil de fer, ou ici un fil d’image, un fil de vêtement, un flux vidéo continu. Une simplicité extrême, une austérité du dispositif – et pourtant une efficacité redoutable. Comme les corps dénudés des candidats, réduits à leur exposition la plus élémentaire, le pouvoir agit par dépouillement.

Car ce type d’émissions ne produit pas n’importe quel type d’image. Contrairement à une lecture trop facile, ces émissions n’installent pas un régime normal de voyeurisme, installant le spectateur dans une forme de jouissance passive. Elles font au contraire participer activement le spectateur. En devenant témoin des forfaitures et autres trahisons des candidats de Koh-Lanta, des infidélités des couples dans L’Île de la tentation, les spectateurs deviennent les alliés objectifs d’un régime généralisé de surveillance. Ils sont l’œil scrutateur de la caméra autant que dans certaines communes, à l’entrée de certains quartiers résidentiels, pullulent les avertissements de « voisins vigilants ». Désormais, les individus ne sont plus simplement les yeux de la police sous forme de « surveillance participative » : ils se surveillent entre eux, en une surveillance dite « naturelle ».

Le logo de l'émission de télé-réalité Koh-Lanta

Ces émissions produisent ainsi une accoutumance progressive à des formes de contrôle de plus en plus diffuses : vidéosurveillance, traçage, fichage, dispositifs électroniques. Dans la lignée de Michel Foucault, on pourrait y voir une mutation du pouvoir : moins spectaculaire, moins coercitif en apparence, mais d’autant plus intériorisé. Le barbelé n’a pas disparu – il s’est dématérialisé. Quand le spectateur pense avoir un coup d’avance – mis dans la confidence de qui a trahi, qui a trompé –, il ne s’aperçoit pas qu’on a fait de lui un collabo en puissance, un corbeau bientôt en acte pour les temps qui se préparent.

À rebours des récits d’hospitalité – pensons à L’Odyssée – ces îles sont les versions carte-postales de l’île contemporaine devenu lieu de rétention, d’assignation, de contrôle. Elle ne relie plus : elle isole. Elle clôt – comme le barbelé – tout en donnant l’illusion d’un dehors. Là où Gilles Deleuze voyait une puissance de genèse, il ne reste qu’un sable mort.

Cette logique est profondément foucaldienne, il faut insister : management de soi, auto-surveillance, responsabilisation intégrale de l’individu. Une idéologie libérale où chacun devient son propre contrôleur – dispositif de pouvoir d’autant plus efficace qu’il est intériorisé. L’exhibition des corps, dans ces émissions, ne doit dès lors pas tromper sur leur destination. S’installe un pouvoir de surveillance comme de contrôle depuis le corps des individus. Corps performant, corps parfait, ils sont l’expression de la biopolitique dont parle Michel Foucault, les participants enjoignant à nous autocontrôler comme ils s’autocontrôlent. Homme-sandwich, ils vendent le pur « souci de soi », ce désir provoqué d’avoir un corps parfait, c’est-à-dire : sain, en bonne santé.

Apprendre aux individus à avoir ce pur souci de soi, c’est dans le même mouvement leur apprendre aussitôt à se préoccuper d’eux-mêmes. En somme, éduquer à donner du prix à une existence laborieuse (celle des classes dangereuses(1), dont, à la fin du XIXe siècle, l’espérance de vie est encore inférieure à 40 ans(2)), de sorte que chacun ait désormais le souci de perdurer dans son être le plus longtemps possible. Ce mouvement explique, en retour, l’introduction du thème de l’espérance de vie comme signe d’une bonne vie au cours du XIXe siècle dans les pays de la révolution industrielle, Angleterre et France en tête. En somme, avoir le souci de soi, fait des acteurs corps bandés de ces émissions les agents discrets mais directs de l’ordre établi, de l’amour du statu quo. Mais la victoire de cette version du biopolitique dans ces émissions, dont les phénomènes de développement personnel et autres formes de « coaching » en tous genres ne sont que les servants, est l’application concrète et singulière d’un autocontrôle pratiqué par soi et sur soi.

Cet auto-contrôle aboutit au culte de la performance. On parle ainsi aujourd’hui de la santé comme d’un capital, que chacun doit savoir gérer au mieux pour en tirer les meilleures ressources disponibles, la logique économique transformant l’individu en entrepreneur de soi. Le culte de la performance induit par ces émissions (séduire/vaincre), aboutit ainsi à déifier le corps-sujet, à rendre la mort intolérable : à rendre chacun plus prompt à l’obéissance, à préférer la sécurité à la liberté, soit s’embaumer de son vivant.

Ce corps disponible à l’écran, désirable – beau, performant – devient la seule instance de jugement des individus. Dans ces émissions, il s’agit de se conformer à l’idéologie libérale de ce que je suis un individu libre et responsable – d’être sans foi ni loi, de pardonner ou non, de trahir ou pas. Mais cette responsabilité est terrible, car elle fait de moi, dorénavant, le coupable de ce que je n’aurai pas réussi à faire, ni de ma vie, ni de mon corps : la maladie, comme le mal-vivre seraient de ma seule faute. Dans ce cadre politique reconfiguré par ces émissions de télé-réalité, le « moi » des individus devient à lui seul le carrefour de tous les territoires du pouvoir : instance de rédemption, purgatoire et lieu de jugement sur sa « vie bonne », qui conduit à l’hypertrophie de la responsabilisation des individus, pour se transformer en une pathologie du contrôle, auquel l’époque nous prépare tant. Ces émissions produisent ainsi les mêmes effets que celui du masque posé sur le visage : dessous, il y manque l’air. Il asphyxie.

Logique de camp

Le plus terrible, cependant, se joue ailleurs. Ces îles, par leur statut insulaire, rejoue en contexte de pseudo-divertissement, la logique de fonctionnement du camp, analysée par Giorgio Agamben, notamment dans Homo Sacer. Ces émissions introduisent comme elles installent dans l’esprit des spectateurs, en les y accoutumant, de façon analogique, par l’effet de répétition de saison en saison, une nouvelle manière de penser le gouvernement des individus en organisant leur « vie nue ». Chez le philosophe, le camp (camp de concentration, camp de réfugiés, centre de rétention, etc.) est une figure centrale pour comprendre le pouvoir politico-juridique moderne. Dans ces camps, s’organise par le droit la privation de tous les droits, soit la « vie nue » : une vie humaine réduite à sa simple existence biologique, offerte, donc fragile, parce que privée de droits politiques.

Le camp, dans les démocraties libérales, devient le lieu où l’état d’exception trouve alors son expression la plus achevée. Ce camp est le lieu de la suspension du cours normal des choses, de la levée de la loi, mais par l’effet d’une suspension légale : des individus sont placés hors du droit, par le droit. Cette organisation de la « vie nue » obéit à un principe : déchoir les personnes de leur dignité en droit, soit les réifier, les ravaler au rang de choses purement biologiques, en créant un statut juridique intermédiaire de sous-humains qui les rendra disponibles à des formes de traitement traditionnellement prohibées – de façon paradigmatique, la torture, depuis la privation de nourriture, de sommeil…

En ne bénéficiant plus du statut protecteur de leurs droits et libertés, les individus y sont réduits à une pure existence biologique, un corps vivant, qui ne les distingue plus du bétail. Chez Giorgio Agemben, l’individu devient comparable à la figure antique de l’homo sacer, qui peut notamment être tué sans pour autant que cela soit assimilable à un meurtre.

L’Île de la tentation, tout comme Koh-Lanta, repose sur cette logique de camp et d’organisation de la « vie nue », version colorisée, section divertissement. Des individus se retrouvent dans une île, puis, chacun, dans un camp – couple séparé dans L’Île de la tentation ; « rouge » contre « jaune » et autres couleurs d’un nuancier inépuisable, avant la réunification, dans Koh-Lanta.

Dans ce camp, la production, par ses choix de mise en scène, de narration, va « légiférer » pour leur proposer un cadre exceptionnel. Par le choix du lieu (l’île), les situations rencontrées (l’organisation d’une compétition physico-sexuelle), les actes accomplis (les choix stratégiques, les compromissions), les sanctions (l’élimination d’un candidat, d’un membre du couple), tout semble relever a priori de l’extraordinaire. Dans ces camps, qu’ils soient de fortune (Koh-Lanta) ou d’agrément touristique (L’Île de la tentation), les individus, au sens propre et figuré, se retrouvent en situation de dénuement. Télévisuellement, se met en place un état d’exception devant les yeux du spectateur.

Toutes les formes de « lois » y sont suspendues. D’une part, le cadre du règlement intérieur rédigé par la production varie au gré des saisons, parfois au cours d’une même émission, ce qui est l’exact contraire du mode de fonctionnement « normal » d’un Etat de droit où chacun peut prévoir à l’avance la conséquence de ses actions puisque les règles du jeu sont écrites à l’avance, de sorte qu’elles soient connaissables, ce qui a pour conséquence d’y rendre libres les individus. D’autre part, sont mises entre parenthèses toutes formes d’inhibition, de moralité dans la conduite des individus, où la fin justifie souvent tous les moyens – on y trahit à tour de bras, pour la plus grande désolation ou satisfaction du spectateur.

S’il en est ainsi, c’est pour avoir placé ces individus en situation de dénuement : en les coupant du continent pour les loger sur une île, puis dans un camp ; en leur autorisant, de fait comme de droit, tous les comportements, plus ou moins licites, chacun n’ayant plus d’attache, pour un temps donné, avec le cours normal de son existence. Les individus sont alors réduits à leur plus simple fonction biologique, soit de corps désirants et désirables, purement pulsionnels, dans L’Île de la tentation, soit de corps et d’esprit performants dans Koh Lanta, les ramenant au stade de fonctionnement de leur cerveau reptilien. Ce dénuement est encore organisé autrement, par leur manque de sommeil, la privation de nourriture (voir les épisodes où les candidats, après plusieurs semaines, s’observent dans un miroir pour constater leur état d’amaigrissement).

Mais ce qui est alors présenté comme exceptionnel, extraordinaire – par les efforts consentis, les situations rocambolesques –, n’est absolument pas, en vérité, une anomalie. Il s’agit plutôt d’une manière d’accoutumer le spectateur à une structure potentielle de l’exercice du pouvoir moderne dans les régimes dits démocratico-libéraux, dont le divertissement est l’un des moyens pour se préserver de toute forme de contestation.

Le choix du lieu (l’île), par les bords qui sont les siens, sans attache continentale, par ricochet, produit des effets sans nombre sur les comportements des candidats comme sur leur statut. Ils deviennent alors eux-mêmes des homos sacer, que l’on peut « tuer » symboliquement, lorsqu’ils s’éliminent apparemment entre eux (entre participants, entre chacun des partenaires du couple). Une élimination qui se déroule à chaque fois lors d’un pseudo feu de camp, dans Koh Lanta comme dans L’Île de la tentation, ritualisant leur « mise à mort ».

Le camp, dans l’île, fonctionne dès lors selon une modalité particulière, paradoxale : une logique d’inclusion-exclusion. Il s’agit d’inclure les candidats, tout en les excluant : ils sont physiquement à l’intérieur d’un territoire, mais réglementairement et par leur comportement à l’extérieur de l’ordre normal. Le camp, lieu de tous les apparents « possibles », devient un espace du seuil, où les distinctions classiques s’effacent, entre ce qui est normal et anormal (priver l’individu de nourriture, d’eau, de sommeil, de son conjoint…), de licite et d’illicite (trahir ou non), d’intérieur et d’extérieur (vie civile versus vie dans le camp), de ce qui fait un individu ou non. Se produit ainsi une indifférenciation du « droit à » faire et ne pas faire et de l’usage de toutes les formes de violence symbolique – violenter son corps, son esprit, son couple…

L’effet est notable : s’installe télévisuellement, dans l’esprit du spectateur, sous la forme du divertissement, l’existence d’une zone grise où les normes de comportement et les différentes formes de violence deviennent non discernables. Ces émissions, sous forme de récréation carnavalesque, de partie de plaisir, ne sont ainsi que les relais et le revers de tous les camps qui, à force de se multiplier également télévisuellement, notamment en matière migratoire, ne produisent plus aucun effet de sursaut sur la rétine comme l’esprit des spectateurs. Il est en effet attendu de Koh Lanta comme de L’Île de la tentation, non pas de l’inattendu, mais du prévisible : que se reproduisent à l’infini des situations de bassesse, de parjure, soit de ne pas sortir du stade de l’enfance – qui n’est pas l’enfantin –, cet enfant qui aime tant qu’on lui raconte chaque soir la même histoire, le rassurant, pour qu’il s’endorme mollement.

Ces îles, finalement, sont des purgatoires sans salut. S’y joue un recommencement sans commencement. Une île qui n’existe pas, cependant, simplement pour davantage exhiber le vide dont elle procède, mais les fils invisibles qui nous y attachent pour mieux nous tenir.

Notes[+]