« Willy 1er » : De l’autre côté du cliché
Par Sébastien Barbion, le 14 octobre 2016
Pour Le Rayon Vert

Willy 1er (boukherma-gautier-thomas-vannet)

« Willy 1er » : De l’autre côté du cliché

« Willy 1er » : De l’autre côté du cliché

Willy 1er , un film de Ludovic et Zoran Boukherma, Marielle Gautier et Hugo P. Thomas (2016)

La campagne de promotion de Willy 1er tend à faire oublier la violence sourde qui le traverse. Elle vend la « belle histoire », « le film qui deviendra nécessairement culte », la vague dimension autobiographique. Quatre jeunes réalisateurs accompagnent Daniel Vannet dans son devenir d’acteur. Celui qui fut jusqu’alors exploité par certains individus profitant de sa naïveté et de ses faiblesses – Daniel Vannet était illettré – a un jour décidé qu’il reprendrait sa vie en main. Sur le chemin de cette conversion, il apprend à lire et écrire avec l’association Mots et Merveilles. C’est en regardant un reportage sur l’illettrisme, diffusé dans le 13 heures de France 2, que les réalisateurs le découvriront. Après deux courts-métrages tournés en 2014 avec Daniel Vannet (Perraut, La Fontaine, mon cul ! et Ich bin eine Tata), l’équipe de réalisateurs projette de raconter son combat pour l’indépendance. Trajectoire de vie intime à  « fictionner », la belle histoire est prête à conquérir le public. Tout cela n’aurait été qu’un drame édifiant, ou une comédie bienveillante, si l’intelligence créatrice des réalisateurs n’avait mis l’ensemble sur le chemin d’une comédie au fond noir. La fiction, imaginée à partir de quelques éléments de la vie de Daniel Vannet, raconte le passage de l’autre côté du cliché : quand Willy s’approprie son image clichée, quand il se moque d’autres clichés, quand le cliché disparaît enfin pour retrouver l’homme, ce roi en son propre royaume auto-proclamé envers et contre l’une ou l’autre micro-société, Willy 1er.

L’hypocrisie n’est pas ici de mise, notre société compétitive et surpeuplée aurait vite fait de mettre Willy sur une voie de garage, comme elle l’a à peu près fait avec Daniel Vannet dans la vie « réelle ». À cinquante ans, celui-ci est fortement dégarni, petit, épais, illettré, s’exprime avec un fort accent chtimi, travaille comme employé communal, vit chez ses parents, et n’a que des passe-temps bien modestes. Willy vivote dans une relative innocence, heureux du compagnonnage avec son frère jumeau, son double bien-aimé. C’est à deux fois plus de Willy que se nourrit le spectateur. Dès l’entame du film, le premier, en caleçon, la chair débordant de partout, se met en pleine lumière devant une fenêtre. Le second arrive, double identique, comme une mise en image du premier. Ce dispositif minimal, d’une très grande intelligence, annonce tant la menace du cliché (répétition du même sous la forme de la gémellité), que l’exigence d’une renaissance de l’homme, en chair et en os (Daniel Vannet tout en chair, presque nu, à l’écran), une fois détruite l’image-cliché dont se nourrissent les rires du spectateur.

C’est que le double est malheureux. Il se suicide et provoque la désolation de Willy. Cette part malheureuse rend suspect le rire sur le corps de Willy, en même temps que le film ne se privera pas d’en explorer le triste potentiel comique. Le registre principal est le grotesque : la mise en scène superpose les couches qui permettent au rire de s’accrocher. Il ne suffit donc pas que Willy soit petit, gros, chauve, illettré, baragouinant. Il faut encore en montrer le kitsch lyrique par les moyens de la mise en scène, lorsque celui-ci souffre de la disparition du double. Il s’en fait lui-même l’instigateur, comme en témoigne cette scène de présentation d’un montage qu’il réalise sur ordinateur, faisant défiler une série de photographies de lui et son frère, juxtaposées, fondues, enchaînées grossièrement avec toute une série de citations édifiantes et de clichés de cartes postales sur une multiplicité de fonds aux couleurs criardes. On ne peut faire pire, on ne peut superposer plus de couches de clichés, et le public rit de Willy, capitaine à la barre d’un monde bien kitsch.

Daniel Vannet et son frère jumeau dans Willy 1er

Il nous semble dès lors que le rire devant le monde et les postures de Willy (« rire avec », essaient pourtant de nous faire croire les réalisateurs) fait entendre autre chose que de la bienveillance. Nous entendons le rire de la société, c’est-à-dire le rire d’un groupe plus ou moins large qui s’étonne d’une forme de vie qu’elle ne peut intégrer, tout en l’invitant à se transformer. Le vieux rire qui oscille entre bienveillance pour la part perdue de la société, la faiblesse qu’elle se sent prête ou non à protéger, et la hargne par laquelle elle contraint les formes d’altérité à se standardiser. Si le rire est impossible dans une société de l’identique, il est pourtant une invitation à se conformer au standard. En même temps, celui qui rit de cette manière se rassure en pouvant rire de ce qu’il ne serait précisément pas. Il rit de ce qu’il ne serait pas pour mieux répéter ce qu’il est, ainsi que renforcer la domination du groupe auquel il appartient et dont il se fait le représentant par le mécanisme du rire : rire défensif, rire de protection, rire d’intégration. Dans l’économie visuelle du film, le double annonçait la réduction de l’autre à une image de fantôme prête à être consommée par les rires des spectateurs, une image qui a perdu toute la substance qui constituait un homme, un autre, en chair et en os. Ce double reviendra hanter Willy ponctuellement, certes comme le souvenir de l’être aimé perdu, mais également, sur le plan du dispositif cinématographique, comme le rappel de l’image-cliché malheureuse dont le spectateur se nourrit. Mais Willy refuse de (se) voir comme cette image-cliché livrée en pâture au rire, et c’est alors que se révèle toute la beauté d’un combat contre la réduction de soi sous l’œil de la société. Willy 1er qui jusqu’alors prenait le chemin d’une comédie sacrifiant l’homme sous l’image-cliché, commence à raconter l’abandon de l’image-cliché de l’homme minoritaire, celle dont le public se moque. Il faut que le double disparaisse pour que n’existe plus que Willy, le premier – en chair et en os, pas en image.

Ce processus prendra du temps, autant de temps que Willy continuera à errer sur de mauvais chemins. Car celui-ci semble d’abord vouloir répondre à l’injonction de standardisation de la société en exacerbant plus encore les signes de la domination. Là encore, la mise en scène exhibe le grotesque du personnage, et le spectateur continue à rire de l’image de Willy. Lorsque celui-ci obtient un scooter, il fait crisser le pneu arrière, créant un vaste écran de fumée. La scène est accompagnée d’une musique pompeuse et d’un ralenti appuyé, rendant le tout proprement grotesque. Déjà dans Perraut, La Fontaine, mon cul, les réalisateurs avaient eu recours à un ralenti grandiloquent. Mais sa signification était alors tout à fait différente : il s’agissait de transformer le corps réel d’un homme, qui offrait pour la première fois son image à l’écran de cinéma, en émouvant personnage de fiction. On sentait alors toute l’admiration des réalisateurs devant Daniel Vannet, concluant leurs deux premiers courts sur le visage de l’homme, habillé de mots d’amour, de soi et de la vie. S’il n’y a pas de mépris pour Daniel Vannet en Willy dans Willy 1er, il y a néanmoins d’abord une longue économie kitsch qui le prend, ainsi que le ralenti, à son service. Car le temps plus ample du long-métrage permet aux réalisateurs d’articuler de multiples types de rire, en même temps que différents aspects de Willy et de l’image-cliché sous laquelle celui-ci se reproduit parfois à l’écran, comme autant de moments se dépassant les uns les autres dans une longue chaîne dialectique. D’où, ici, l’effet diamétralement opposé du ralenti, qui évoque plus une imagerie pompeuse appartenant à l’univers du tuning et des courses automobiles, habité de façon incongrue par le corps de Daniel Vannet (ce qui provoque le rire), que la beauté du personnage de fiction. S’il y a bien encore un soupçon de beauté dans cette lutte – Daniel Vannet qui se rêverait lui-même « bigger than life » dans ce Willy combattif – il y a surtout une exacerbation pathético-grotesque manifeste. La puissance infime acquise par Willy dans la société est filmée sous l’œil grossissant des réalisateurs, la réserve d’un individu en marge devient expression exacerbée et pathétique des signes de la domination par les possessions (avoir un appartement, avoir un scooter).

Willy 1er essaye son scooter

De la même manière, armé de son scooter, Willy va à la rencontre de deux motards crânant avec leurs gros engins devant un café. Dans son délire grotesque exacerbant la moindre possession, il fait entendre le bruit strident et aigu de son modeste scooter devant les motards. Ceux-ci répliquent en faisant hurler le son grave de la domination, celui des grosses cylindrées. Le public rit à nouveau, du grotesque et pathétique Willy, certainement encore avec un peu de bienveillance, mais en lui suggérant également qu’il en fait trop avec trop peu, qu’il n’est à nouveau pas dans les standards de la société, qu’il n’est pas à la place que la puissance dont il est le maître lui permet d’occuper. Néanmoins, toujours lors de cette scène, se produit un basculement. Alors que le spectateur rit encore de Willy devant les motards, voilà tout à coup que ce dernier, maintenant attablé au café, rit avec les motards et leur groupe d’amis. Le voilà enfin, ce « rire avec » dont les réalisateurs font la pierre d’achoppement de leur humour et de l’humour de Willy. Mais il faut remarquer qu’il intervient après de longues minutes de « rire de ». Car le rire du spectateur, qui portait encore sur Willy, semble tout à coup être repris par celui-ci, comme si ce dernier riait de lui-même, signait lui-même le grotesque qu’il aurait en réalité utilisé à des fins de socialisation. Ce petit basculement indique au spectateur qu’il devrait s’en méfier, que Willy ne le laissera peut-être pas rire impunément de lui. Plus encore, peut-être que Willy a toujours été le maître du jeu, ou du moins ne supportait-il pas cette capture de la société sur ce qu’il est ou doit être. Car, avant ce basculement, nous avions vu jaillir la violence sourde qui grondait jusqu’alors en l’homme. Nous l’avions déjà vu empoigner sa curatrice (Noémie Lvovsky), lorsque celle-ci, très certainement avec toute la bienveillance du monde, insistait sur l’importance pour lui de prendre son indépendance. Au sein du dispositif cinématographique mis en place dans Willy 1er afin de construire la relation entre un personnage et un spectateur, cette prise d’indépendance consiste principalement à se libérer de la toute-puissance du regard du second sur le premier, peut-être parfois avec violence, ici une première fois par la récupération du rire du spectateur par le personnage. Par analogie, le spectateur se fait société, et c’est tant Willy que Daniel Vannet qui se libèrent de l’image que ceux-là leur prêtent, du devoir-être que ceux-là leur imposent.

Il n’empêche, la violence de Willy – occasion de méfiance pour le spectateur qui avait peut-être alors commencé à rire jaune – se mue parfois également en violence totalitaire de la société qui détruit l’altérité afin de préserver sa propre intégration. Le personnage sympathique dont nous riions avec une relative bienveillance, révèle l’abjection latente de notre rire en se faisant lui-même, à son tour, le porteur d’un rire similaire. Il se moquera d’un autre Willy (Romain Léger), homosexuel, collègue de travail et ami, dont la bande de copains de Caudebec, pétrie de clichés et animée par le petit fascisme ordinaire, a fait sa tête de turc. Il devient donc à son tour l’agent du pouvoir – du tout modeste et relatif pouvoir de cette mini-société incarnée par quelques personnes exécrables de Caudebec –, par fragilité, par besoin de rester intégré à ce groupe d’amis. Celui dont nous riions jusqu’alors comme représentant d’un certain grotesque, à peu près avec bienveillance, s’est réapproprié le rire méchant de la société, et l’exerce avec violence sur un « copain ». En d’autres termes, l’image-cliché, dont nous riions jusqu’alors, rit à son tour d’une autre série d’images-clichés, celles qui pèsent sur le corps des homosexuels, blagues idiotes et autres expressions de l’autoprotection des membres de l’une ou l’autre société.

Par la force des choses, Willy sera sauvé de l’influence néfaste de la domination sociale, qu’elle soit exacerbation de la puissance (premier cas du grotesque), appropriation de son image-cliché (second cas de l’assomption du rire de la société sur soi), répétition du rire reposant sur l’image-cliché (troisième cas de la réduction de l’altérité au cliché, compris comme outil d’intégration reposant sur l’exclusion du tiers). La bande d’amis fascistes assènera une dernière fois une série de clichés afin d’exclure Willy du groupe. Celui-ci, exploité jusqu’alors par la bande de petits fascistes pour se faire payer des coups au café, refuse d’offrir une énième tournée. Il essaye de se libérer de la violence du chef de groupe, qui insiste pour qu’il paie, en invitant à tour de rôle chacun à payer. Mais il y aura toujours un cliché idiot pour ne pas payer : « Mais non, pas moi, c’est les nouveaux qui paient », « Mais non, pas moi, pas les femmes, et la galanterie alors ? » Willy, s’obstinant à refuser, sera humilié. Ils lui font ce que ces horribles individus appellent le « coup du bouton », arrachant ceux-ci à sa chemise, un à un, tant qu’il ne paie pas. La violence subie est très grande, le rejet scandaleux passant par de biens petites choses, la société humaine digérant et recrachant ses membres dès qu’ils n’ont plus rien à lui offrir.

À la fin, il n’y a plus d’autre voie de salut que l’abandon de l’image. Adossés à une voiture, après avoir rêvé à quelque assassinat du groupuscule fascisant de Caudebec, les deux Willy discutent de leurs blessures. Le premier a, comme on le sait, perdu son frère ; le second a perdu son amant. Nous verrons les images de ceux-ci revenir vers eux, presque la dernière fois avant leur disparition finale. Il faut que l’image disparaisse pour que l’homme existe. Il faut creuser son trou dans la société, malgré les images avec lesquelles elle se rend maître de nous. Pour le spectateur, c’est l’image du double dont nous riions, ce cliché vivant qu’était devenu Willy, qui doit disparaître pour que naisse Willy 1er. Willy 1er, celui dont le règne n’est pas encore arrivé, dans les marges de toute société constituée, avec ses stratégies mesquines d’inclusion et d’exclusion, sa consommation et production de puissances. De l’autre côté du cliché, il y a l’homme, et – comme il nous le répète à de multiples reprises lors du film – « il nous emmerde ». Nous et notre rire, et c’est tant mieux.
(1)Crédits photographiques de la fiche technique : ©FIFF2016. Sur la photographie, de gauche à droite, trois des quatre réalisateurs, venus présenter Willy 1er dans le cadre de la « Compétition première oeuvre de fiction » de l’édition 2016 du Festival International du Film Francophone de Namur : Zoran Boukherma, Marielle Gautier et Hugo P. Thomas.

Fiche Technique

Réalisation
Ludovic Boukherma, Zoran Boukherma, Marielle Gautier, Hugo P. Thomas

Scénario
Ludovic Boukherma, Zoran Boukherma, Marielle Gautier, Hugo P. Thomas

Acteurs
Daniel Vannet, Noémie Lvovsky, Romain Léger, Eric Jacquet

Durée
82 min

Genre
N/A

Date de sortie
N/A

Sébastien Barbion

Sébastien Barbion

Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.

Notes   [ + ]

1.Crédits photographiques de la fiche technique : ©FIFF2016. Sur la photographie, de gauche à droite, trois des quatre réalisateurs, venus présenter Willy 1er dans le cadre de la « Compétition première oeuvre de fiction » de l’édition 2016 du Festival International du Film Francophone de Namur : Zoran Boukherma, Marielle Gautier et Hugo P. Thomas.

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Pour citer cet article : Sébastien Barbion, « « Willy 1er » : De l’autre côté du cliché », dans Le Rayon Vert [En ligne], publié le 14 octobre 2016, imprimé le 16 December 2018, URL : https://www.rayonvertcinema.org/willy-1er/.