
Vincent Macaigne : Généalogie d’un galérien
Comment Vincent Macaigne a-t-il été inventé ? Alors que ce dernier assume plus que jamais le grand écart entre comédie mainstream (La Poupée, C’est quoi l’amour ?) et cinéma d’auteur (Le journal d’une femme de chambre de Radu Jude) quitte à se perdre en route, son omniprésence à l’affiche pousse à revenir vers ses premiers rôles de célibataire en mal d’amour.
Vincent Macaigne : Analyse et généalogie d’un acteur en galérien
À l’affiche de deux comédies en avril et en mai, avant une présence à la Quinzaine des cinéastes dans Le journal d’une femme de chambre de Radu Jude, Vincent Macaigne s’impose comme une figure omniprésente du cinéma français. Bien peigné et le regard confiant aux côtés de Laure Calamy, il m’apparaît presque méconnaissable sur l’affiche de C’est quoi l’amour ? On en oublierait presque que les deux acteurs ont débuté leur carrière il y a quinze ans dans Un monde sans femmes de Guillaume Brac. C’est dans ce moyen-métrage précédé du court Le Naufragé que Vincent Macaigne, éternel célibataire en mal d’amour, a été inventé. Il y arborait un style impayable d’ours mal léché. Tout en le choisissant pour ce même rôle de looser au grand cœur, Antonin Peretjatko, Olivier Assayas, Emmanuel Mouret, Cédric Klapisch et Sophie Beaulieu l’ont depuis rendu plus présentable. Comme si Vincent Macaigne avait rajeuni au cours de sa carrière, passant du quarantenaire esseulé joué par un acteur dans la trentaine au trentenaire fringuant incarné par un comédien approchant les cinquante ans.
Au commencement était donc la calvitie précoce et décoiffée, les épaules larges et encombrées, le pas lourd et hésitant, la mine déconfite. Vincent Macaigne d’Un monde sans femmes tente tout de même de sauver les apparences en attendant Laure Calamy dans sa voiture. Il dissimule dans la boîte à gants son pendentif à l’effigie de Bart Simpson avant de se passer la main dans les cheveux vite fait. L’effort de maturité apparaît d’autant plus vain qu’il arbore par la suite un tee-shirt floqué d’une star de cinéma. Tout chez lui renvoie à une maladresse enfantine, jusqu’à sa manière de manger des fraises, avec beaucoup de sucre de canne qui croque sous la dent et de chantilly qui se retrouve malencontreusement sur le bout de son nez. Sa naïveté lui donne même un air asexuel lorsqu’au cours d’un jeu de devinette Laure Calamy mime la fellation pour lui faire deviner l’ancien président américain adultère Bill Clinton. Mais rien n’y fait, Vincent Macaigne ne voit vraiment pas le rapport, à croire que personne ne lui a rien expliqué de la sexualité.
En termes de séduction, Vincent Macaigne se complaît dans l’inefficacité, à l’image de son pas de danse crispé et désarticulé en discothèque, pendant qu’il regarde Laure Calamy enlacer un autre homme, son ami Gilles. Cette rivalité masculine s’ancre dans un espace périphérique annoncé par le titre, une petite station balnéaire de la côte picarde où « Ici c’est la mort, le samedi soir t’as envie de te pendre », dixit Gilles. Et selon la version du Vincent Macaigne dans Le Naufragé : « Ici c’est pas facile de rencontrer des filles, alors quand t’en as trouvé une de pas trop mal vaut mieux la garder ». Si les deux films reprennent la thématique issue de la Nouvelle Vague de la sociabilité hétérosexuelle, ils se détournent des rues parisiennes trop filmées pour s’intéresser au territoire des galériens, ballottés par la rareté des rencontres et des possibilités de se mettre en couple.
À bonne distance du cinéma social, Guillaume Brac traite ces inégalités géographiques comme un arrière-plan dont dépendent les personnages. D’ailleurs, l’emploi qu’occupe Macaigne n’est pas révélé, contrairement à celui de son ami, un gendarme exhibant son uniforme dans les bars après le service. Il est possible de passer leur opposition au crible des archétypes de la masculinité : l’un timide et pataud, l’autre sportif et dragueur, pour ne pas dire harceleur. Mais une telle lecture s’avère réductrice dans la mesure où Guillaume Brac ne porte aucun jugement sur ses personnages. Il s’intéresse davantage à leur mode d’apparition prosaïque qu’à leur contenu sociologique. Dans Le Naufragé, Vincent Macaigne avec sa petite voiture et ses portes automatiques dont il maîtrise mal le bouton d’ouverture se confronte au mépris d’un cycliste forcené. Le sportif préfère arpenter le bitume seul plutôt que de rester avec sa copine, ce qui n’est pas sans susciter la jalousie du Macaigne célibataire. Dans Un monde sans femmes, ce dernier emmène Laure Calamy à la pêche aux crevettes, affublé d’une vareuse et d’un encombrant filet qu’il dirige du bout du manche. Lorsqu’ils croisent Gilles en combinaison de surfeur, nul besoin de préciser de quel côté se situe le capital séduction. S’ensuit le fameux jeu de rivalité masculine duquel Vincent Macaigne se déclare perdant par avance. Lorsque Laure Calamy lui fait essayer un polo en lui assurant qu’il « est très beau, c’est parfait, ça fait tennisman », celui-ci n’en croit pas un mot. Et pour cause : il n’a jamais joué au tennis ailleurs que sur Wii Sports, détail glissé au cours d’une discrète scène de transition révélatrice des habitudes du personnage.

Vincent Macaigne capitule car il sait trop bien à quelle classe il appartient : celle des galériens, selon le terme employé non sans autodérision par Salif Cissé dit Chérif dans À l’abordage, un autre film de Guillaume Brac. Désignant les hommes qui galèrent dans la séduction hétérosexuelle, l’expression rassemble dans le film deux individus que tout oppose a priori : Chérif, un jeune noir vivant à Saint-Denis et Édouard, un blanc bourgeois fils à papa. En recoupant des attitudes et un mode d’être propres au galérien, Guillaume Brac pose sur ses personnages un regard de cinéaste, établissant des liens hérétiques du point de vue de la sociologie. Mal compris, le mot pourrait évoquer la communauté des incels (célibataire involontaire), les hommes qui vomissent leur bile et leur haine des femmes sur d’obscurs forums. Mais le terme de galérien s’en distingue car il ne revêt aucune charge négative ni même positive : c’est ce qui fait toute sa beauté. Le galérien n’est ni un masculiniste toxique ni une victime de la misère sexuelle, plutôt un homme oscillant entre le comique et le pathétique, lucide sur sa maladresse et son incapacité à séduire.
Au cours de ses apparitions ultérieures, comme Tonnerre de Guillaume Brac, Vincent Macaigne dévie de sa trajectoire de galérien. Il laisse exploser une violence masculine dont il aurait bien été incapable dans ses premiers films. Comme si cette boule de frustration qu’il traîne depuis ses premiers films contenait en germe un désir de possession qui éclot dans ses rôles suivants. L’arrogance de tel surfeur ou tel footballeur ne mériterait pas après tout qu’on leur braque un pistolet sur la tempe ? Dans Fragments d’un discours amoureux, Roland Barthes nomme cette tentation le vouloir-saisir, lorsque « les difficultés de la relation amoureuse viennent de ce que le sujet amoureux veut sans cesse s’approprier d’une manière ou d’une autre l’être aimé », y compris par le kidnapping.
À ce titre, la critique féministe qu’apporte La Poupée a le mérite de confronter Vincent Macaigne à ses contradictions. Dans le film de Sophie Beaulieu, le personnage se remet d’une rupture sentimentale en jouant au mari avec sa poupée sexuelle surnommée Audrey, jusqu’à ce que celle-ci s’anime par magie. La vie de couple imprévue qu’il commence avec elle fait percuter ses fantasmes de femme-objet à la réalité. Sous ses allures d’ourson asexuel, Macaigne ne serait-il après tout qu’un « homme cis blanc hétéro » comme les autres, selon les termes employés par sa sœur au cours du film ? La valeur sociale que lui apporte sa poupée vivante auprès de ses collègues et de ses parents révèle la normativité de son désir. Quant à son air outré lorsque Audrey lui parle ouvertement de sa diarrhée ou de ses règles, il ajoute un ressort comique mettant à l’épreuve les préjugés de Macaigne sur la féminité.
Si La Poupée creuse avec justesse certaines aspérités inavouables de Vincent Macaigne, c’est au prix d’une redéfinition plus lisse du personnage. Ce dernier passe de l’appartement d’éternel ado enclavé dans sa Picardie à une maison Ikea et une vie de bureau sans aucun détail qui accroche le regard. Comme si l’acteur avait rencontré le succès dans le cinéma français au prix d’un déracinement et d’un embourgeoisement de son personnage. En passant du statut de célibataire honteux à celui de mari séduisant Cécile de France, Vincent Macaigne gagne aussi en maturité dans ses relations avec les femmes. En lui décernant en épilogue la médaille du « mec bien », Sophie Beaulieu surplombe son personnage, en s’éloignant de la suspension du jugement des films de Guillaume Brac. Aucune scène ne dure de toute façon assez longtemps pour qu’on retrouve la fébrilité touchante du Vincent Macaigne originel. Dans Un monde sans femmes, la durée des plans permet de deviner le volontarisme du personnage dans sa maladresse. Lorsqu’au cours d’une scène de rapprochement Laure Calamy lui affirme qu’il « pourrait rendre une femme heureuse » il ose lui prendre la main, tout en continuant à parler comme si de rien n’était. Le geste apparaît tellement étrange et paradoxal, il emplit tellement le plan de gêne qu’il coupe court à toute dynamique de séduction. Ce faisant, il empêche toute normalisation de Vincent Macaigne en « bon mari » que Laure Calamy annonce sans vraiment y croire.
Sans qu’on lui assène aucune leçon, le premier Macaigne avait donc déjà su tordre le cou au fantasme masculin de la disponibilité permanente de l’autre, en suivant la prescription de Roland Barthes dans Fragments d’un discours amoureux : « Je me jette sur mon lit, je rumine et je décide : dorénavant, de l’autre, ne plus rien vouloir saisir ». Dans Un monde sans femmes, le personnage évacue toute possessivité en jouissant de sa propre impuissance. Si ses rôles plus récents reconvoquent la figure du looser célibataire, ils oublient au passage ce secret qui fait pourtant toute la singularité du personnage. Pour Roland Barthes, le « non vouloir-saisir » qu’incarne Vincent Macaigne à la perfection n’a rien d’une posture de pureté ou de chasteté. Il constitue plutôt une éthique, celle du galérien, pour sublimer une frustration affective toujours susceptible de basculer dans les passions tristes. Et puisque toute bonne éthique comporte une dimension hédoniste, il faut admettre que Vincent Macaigne trouve bien son plaisir dans la dernière scène d’Un monde sans femmes. Juliette lui demande si elle peut se blottir dans ses bras, avant une ellipse qui la voit repartir le lendemain matin après un dernier geste d’affection pendant qu’il dort. Ont-ils couché ensemble ? Si l’interprétation reste ouverte, Roland Barthes peut éclairer notre lanterne : « Vin le meilleur et le plus délectable, comme aussi le plus enivrant […] duquel, sans y boire, l’âme anéantie est enivrée, âme libre et ivre ! oublieuse, oubliée, ivre de ce qu’elle ne boit pas et ne boira jamais ! »(1)
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Notes
