Logo du Rayon Vert Revue de cinéma en ligne
Deux agitateurs déguisés en vieillards dans Trash Humpers
Esthétique

« Trash Humpers » d'Harmony Korine : Poétique de l'abjection

Fabien Demangeot
Tourné en quelques jours, dépourvu de scénario et monté de manière totalement anarchique, « Trash Humpers » repousse, comme peu de films ont pu le faire avant lui, les limites de ce qu'on nomme communément la "laideur". Pourtant, la beauté n'est pas absente du film d'Harmony Korine où culminent d'étranges moments au cours desquels les turbulents vieillards acquièrent une certaine forme d'humanité. « Trash Humpers » se définit moins par ses provocations que par ses paradoxes, son audace et ses singularités.
Fabien Demangeot

« Trash Humpers », un film d'Harmony Korine (2009)

Tourné en VHS, en quelques jours, dépourvu de scénario et monté de manière totalement anarchique, Trash Humpers repousse, comme peu de films ont pu le faire avant lui, les limites de la laideur cinématographique. À mille lieues des images pop et colorées de ses récentes réalisations (Spring Breakers et The Beach Bum), Harmony Korine propose ici un véritable manifeste de la saleté et de l'abjection. En offrant, à ses spectateurs, une expérience audiovisuelle résolument Lo-fi(1), le réalisateur de Gummo, qui avait déjà tourné, selon les préceptes du Dogme 95, Julien Donkey Boy en 2000, radicalise sa démarche de cinéaste. Après l’échec de Mister Lonely, une tentative de film plus grand public que la critique n'avait pas épargné lors de sa sortie, Korine, détruit, avec Trash Humpers, les fondements mêmes du cinéma classique pour proposer une sorte de performance filmique aussi harassante que fascinante. Totalement dysnarrative, cette œuvre expérimentale met en scène des adultes vêtus d'effrayants masques de vieillards qui passent leur temps à forniquer avec des poubelles et à détruire tout ce qui se trouve sur leur passage. Itératif jusqu'au point de non retour, Trash Humpers est construit à partir de la perpétuelle redite des mêmes scènes, des mêmes images et des mêmes paroles. La chanson country Single Girl, Married Girl de la Carter Family , telle la réminiscence d'une Amérique archaïque, devient le leitmotiv d'une œuvre au nihilisme extrême qui interroge également notre propre propension au voyeurisme.

Les actions stupides et destructrices commises par les vieillards de Trash Humpers n'ont, en effet, rien à envier à celles des jeunes adultes de l'émission Jackass qui, diffusée sur MTV au début des années 2000, avait fait l'objet de nombreuses polémiques pour avoir encouragé des enfants à effectuer des cascades périlleuses. Tels des adolescents inconscients, les personnages de Trash Humpers se moquent des règles et, quand ils ne jouent pas au baseball où ne balancent pas des pétards sur les ponts, ils torturent et tuent comme s'il s'agissait d'un jeu. Bien que le film ne bascule pas dans des représentations esthétiques de type snuff movie, comme les œuvres underground extrêmes de Fred Vogel ou de Mariano Peralta(2), il expose assez longuement les corps sans vie des victimes du groupe de vieillards démoniaques. Homme étouffé à table, lors d'une fête d'anniversaire pour le moins inquiétante, travesti gisant dans son sang ou encore cadavre empaqueté caché derrière une maison : Korine filme frontalement l'indicible sans pour autant tomber dans la surenchère gore grand-guignolesque propre à certains types de found footage. Proche du récit horrifique et des films de la Hicksploitation(3), dont Massacre à la tronçonneuse et les premiers longs-métrages de Rob Zombie sont, sans doute, les plus célèbres représentants, Trash Humpers caricature jusqu'à la nausée le Poor White Trash(4).

Le poster de Trash Humpers

Ces trois personnages masqués, ces baiseurs d'ordures, si l'on traduit littéralement le titre du film de Korine, ne sont cependant pas les seuls êtres déviants auxquels le spectateur se retrouve confronté. Homophobes, racistes, obsédés sexuels et masochistes, leurs compagnons de jeu sont d'autant plus effrayants qu'ils n'apparaissent pas comme des créatures monstrueuses mais comme des hommes tout à fait banals. Ils représentent une humanité dépourvue de conscience et d'éducation qui se complaît dans la crasse et la luxure. Les Rednecks de Trash Humpers fredonnent des chansons obscènes (You Girls Juss Suck Large Fat Penis), déclament des poèmes sur leur propre déchéance et admettent qu'il n'y a rien d'autre à faire, dans ce monde corrompu, que de forniquer avec des déchets. Ces laissés-pour-compte du rêve américain errent sans but, tels les clochards célestes d'En attendant Godot de Beckett, rejouant, sous un mode volontairement grotesque, la dialectique hegelienne du maître et de l'esclave. Pour Hegel, l'esclave est celui qui agit sur la matière, travaille et transforme la nature tandis que le maître ne vit que dans la jouissance de l'objet consommable. Dans Trash Humpers, la figure du maître est parfaitement incarnée par le personnage de Momma notamment lorsque celle-ci force deux ersatz de frères siamois, reliés à la tête par un collant, à dévorer les pancakes qu'ils viennent de préparer après les avoir préalablement recouverts de liquide vaisselle. Jaloux de la réussite culinaire de ses esclaves, le maître fait valoir ici sa toute puissante en les empoisonnant. Seule femme du groupe des vieillards masqués, Momma renvoie aussi à la figure archétypale de la marâtre de contes de fées puisqu'elle maltraite ces substituts d'enfants que sont les faux siamois tout en apprenant, à un petit garçon sadique, la manière dont on peut introduire des lames de rasoir à l'intérieur d'une pomme. La pomme empoisonnée de Blanche-neige est devenue une arme tranchante à l'intérieur d'un film qui ne cesse, malgré les horreurs qui y sont exposées, de faire référence au monde de l'enfance.

En effet, les vieillards de Trash Humpers possèdent des poupées qui, bien qu'elles soient, la plupart du temps, frappées à coups de marteaux ou traînées en laisse à l'arrière de vélos, n'en demeurent pas moins de profonds soutiens affectifs. C'est lorsqu'ils cajolent leurs poupons et leur chantent des berceuses que les monstres de Trash Humpers s'humanisent. Ils redeviennent des enfants sensibles et aimants capables de jouer sans détruire ce qui les entoure. À la fin du film, Momma délaissera d'ailleurs ses poupées en celluloïd pour s'approprier un vrai rôle de mère. Rentrée par effraction dans une demeure inconnue, elle s'occupera d'une petite fille apparemment laissée à l'abandon. La beauté de Trash Humpers réside dans ces étranges moments d'émotion au cours desquels ces êtres si repoussants réussissent à acquérir une certaine forme d'humanité. Le monologue d'Harmony Korine, qui interprète lui-même un des trois vieillards, restera sans doute le moment le plus fort du film. Ressentant la souffrance des gens enfermés dans leur vie, il affirmera son bonheur d'être un marginal, un inadapté qui ne s'est jamais plié aux conventions sociales que sont le travail, l'église, le mariage et la parentalité.

Réduits à leurs besoins les plus primaires (le sexe, la nourriture et la défécation), les héros de Trash Humpers refusent de perdre leur liberté. Le masque, comme une seconde peau, leur donne la possibilité de jouir sans entraves. D'un point de vue purement psychanalytique, le masque permet de cacher sa personnalité sous l'apparence d'une autre très différente, de déguiser sa propre réalité, voir même de se créer une nouvelle identité. En se cachant lui-même derrière un masque, Korine accède à ce nouvel état. Le cinéma devient son exutoire, sa manière d'affirmer sa marginalité au sein d'un microcosme hollywoodien qui n'a pourtant jamais cessé de le fasciner. Avant de rendre hommage à Britney Spears dans Spring Breakers, Korine, qui n'a jamais été à un paradoxe près, donnait vie avec Trash Humpers aux photographies de Diane Arbus et aux installations d'Edward Kienholz qui conféraient, elles aussi, une dimension inquiétante aux masques de carnaval. Le masque, quel que soit sa forme, est une figuration esthétique de la mort. Figeant les traits de celui ou de celle qui le porte pour l'éternité, il apparaît, dans bon nombre de films d'horreur, que l'on songe au Masque du démon de Mario Bava ou à Halloween 3, le sang du sorcier de Tommy Lee Wallace, comme un objet maudit.

Un des vieillards avec un bébé dans Trash Humpers

Aussi émancipateur soit-il dans Trash Humpers, le masque ne peut dissimuler la réalité profonde des êtres qui le portent. Il n'est pas un rempart contre la misère, qu'elle soit sociale ou sexuelle. Ces personnages, incapables d'évoluer, passent ainsi, la plupart de leur temps, à se masturber et même lorsqu'ils louent le service de prostituées obèses, dans ce qui s'apparente à une parodie de film pornographique gonzo, ils ne réussissent qu'à leur mettre des fessées. L'environnement dans lequel ils évoluent se réduit, quant à lui, à des ruines et à des habitations insalubres. Trash Humpers n'est pas tant une critique de la société américaine qu'une véritable poétique de l'abjection semblable à celle des œuvres de Sade qui, dans Les 120 Journées de Sodome, affirmait que la laideur, contrairement à la beauté, est une chose extraordinaire et que de nombreuses personnes préfèrent pour leur jouissance une femme vieille, laide et même puante à une fille fraîche et jolie. Beaucoup moins radical que le Divin Marquis, Korine interroge néanmoins des formes de sexualités dites alternatives. L'attrait des personnages de Trash Humpers pour tout ce qui touche aux poubelles et aux détritus renvoie, d'ailleurs, à la propre expérience personnelle du cinéaste qui, un soir, en promenant son chien dans les ruelles de Nashville, était tombé sur un tas de déchets anthropomorphes qu'il avait jugé potentiellement désirable. 

Mais, plus que la matérialisation de fantasmes inavouables, Trash Humpers serait, avant tout, le récit d'un traumatisme. Lorsqu'il était enfant, Korine croisait souvent, dans les rues de Nashville, un groupe de vieillards vicieux qui, quand ils n'observaient pas, derrière leurs fenêtres, ce qu'il se passait chez les gens, rôdaient dans les quartiers en se frottant lascivement les uns aux autres. Si cette histoire a, peut-être, été inventée de toute pièce, elle retranscrit parfaitement le sentiment de dégoût mêlé de fascination du spectateur qui, devenu voyeur, assiste au terrible spectacle de la déchéance humaine. Trash Humpers est une œuvre filmique repoussante qui tend un miroir peu flatteur à notre propre humanité qu'elle soit capable, à l'instar des adolescents attardés de Jackass, de commettre des actions aussi stupides que dangereuses ou simplement disposée à les contempler. Sous ses airs de pochade trash, le film de Korine est aussi un hommage aux marges cinématographiques où Les nains ont commencé petits de Herzog côtoie Eraserhead de Lynch et les premiers films d'horreur de Tobe Hooper et de Wes Craven. Croulant sous les références, plus ou moins bien digérées, Trash Humpers est un objet d'une rare beauté : c'est l'abjection érigée en art, la célébration de la pourriture, la sublimation de la vermine mais aussi l'expérience limite d'un cinéaste singulier trop souvent réduit à son statut de provocateur.

Notes   [ + ]

1. Lo-fi est une expression apparue à la fin des années 80 aux États-Unis pour désigner certains groupes ou musiciens adoptant des méthodes d'enregistrement primitives pour produire un son sale, volontairement opposé aux sonorités jugées aseptisées de certaines musiques populaires.
2. La trilogie August underground de Fred Vogel (2001-2007) et le film Snuff 102 (2007) de Mariano Peralta mettent en scène, avec un certain souci de réalisme, des mises à mort particulièrement barbares. Filmés, caméra à l'épaule, ils appartiennent également au genre du found footage.
3. Le terme Hicksploitation définit, principalement, un sous-genre du cinéma d'exploitation horrifique mettant en scène des rednecks psychopathes.
4. Le Poor White Trash, que l'on peut traduire en français par l'expression déchet blanc, est un terme d'argot américain désignant, à l'origine, la population blanche pauvre.