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Le jeune Barry face au soleil qui chante dans "Rencontres du troisième type"
Rayon vert

« Rencontres du troisième type » de Steven Spielberg : La brûlure du soleil qui chante

Thibaut Grégoire
Dans Rencontres du troisième type (1977), Steven Spielberg décrit l'obsession grandissante d'un personnage « marqué » par un ailleurs fantasmé, obsession qui le mènera à s'extraire du monde pour en rejoindre un nouveau, délaissant les attributs de la normalité sociale à laquelle il s'intégrait jusque-là, à commencer par la famille nucléaire américaine. Les étapes de cet affranchissement passeront par l'intervention de techniques liées à l'art, utilisées à la fois comme moyens de communication et d'élévation. Consumé par la brûlure d'un soleil qui chante, il s'agira pour Roy Neary de s'extraire de ce brasier pour renaître ailleurs de ses cendres, quand bien même il ne fuit un enfermement que pour potentiellement en rejoindre un autre, à des années lumières du premier.
Thibaut Grégoire

« Rencontres du troisième type », un film de Steven Spielberg (1977)

 

Se consumer de fascination

 

On connait de Steven Spielberg son image marquante et originelle puisqu’il l’a souvent évoquée avant de la révéler aux yeux de tous dans son auto(hagio)biographie, The Fabelmans (2022) : il s’agit d’un train qui déraille – en réalité une maquette - dans le film de Cecil B. De Mille, Sous le plus grand chapiteau du monde (1952), film vu sur grand écran durant l'enfance, en compagnie de ses parents. Dans The Fabelmans, le jeune Sammy, avatar de Spielberg, veut recréer et refilmer ce déraillement chez lui, avec son train électrique. Mais cette figure du train électrique est en réalité présente dans le cinéma de Spielberg depuis ses débuts, notamment dans l’une des premières scènes de Rencontres du troisième type (1977), dans laquelle le personnage principal, Roy Neary (Richard Dreyfuss), se démène avec le mécanisme défaillant d’un petit circuit de train, perpétuant le cliché du père de famille qui jouerait d'avantage avec le train électrique que ses propres enfants(1). Dans la séquence précédente, on voyait déjà le jeune Barry (Cary Guffey) ébloui par la vision de ses jouets, reproductions miniatures de voitures, camions de pompiers ou autres, s’animer seuls dans sa chambre. Comme le Sammy dans The Fabelmans, Barry sera guidé vers son destin par la vision de ses miniatures s’animant devant ses ses yeux ébahis. Cette vision sera en effet le déclencheur de sa poursuite d’êtres extra-terrestres jusqu'à une route survolée par des ovnis.

Ces appareils volants non-identifiés seront quant à eux l’image marquante de Jillian (Melinda Dillon) – la mère du petit garçon – et de Roy, se trouvant là par hasard. Après avoir été hypnotisé par les flashs lumineux produits par les vaisseaux, Roy constatera, en se regardant dans la glace, qu'il a été littéralement marqué par cette vision, une partie de son visage ayant bronzé comme impacté par un coup de soleil foudroyant. Cette brûlure légère renvoie à celle que l’on aura préalablement pu constater dans la scène d’ouverture du film, lors de laquelle une équipe de scientifiques, menée par le professeur Claude Lacombe (François Truffaut), interrogeait un homme ayant lui aussi le visage cramé après avoir été témoin du vol d’un ovni. Cet homme mexicain, s’exprimant en espagnol, dit avoir vu le soleil se lever pour chanter, durant la nuit. Ce témoignage s’expliquera par la suite à partir de différentes révélations de l’intrigue, les extra-terrestres à bord des vaisseaux lumineux utilisant par ailleurs la musique pour communiquer entre eux, puis avec les terriens. Subjugué par ce qu’il a vu, l’homme ne peut dissimuler son enthousiasme débordant, pouvant aisément passer pour de la folie pure et simple. Impacté, cet homme tout comme Roy par la suite, ne l’aura pas été que physiquement, mais aussi bien plus profondément, au point d’en avoir été transformé et transcendé intérieurement. Cette idée d’être transformé par une vision, au point de s’en brûler le visage ou les yeux, renvoie inévitablement à la figure du spectateur subjugué par ce qu’il a vu, une image marquante qui aura transformé son rapport à l’art, voire même au monde, à l’image du petit Sammy devant les images du déraillement de Sous le plus grand chapiteau du monde.
 

S’extraire du brasier

 
Steven Spielberg, à qui l’on a souvent reproché – à tort ou à raison – de faire du familialisme, à savoir l’apologie du modèle familial à l’américaine, esquisse pourtant fréquemment le portrait de familles dysfonctionnelles et/ou non-nucléaires, qu’il s’agisse de la mère célibataire de E.T. l’extra-terrestre (1982), du père divorcé joué par Tom Cruise dans La Guerre des Mondes (2005), ou encore de familles certes nucléaires mais traversées par une crise – notamment par l’intervention d’un adultère – dans The Fabelmans ou encore Arrête-moi si tu peux (2002). Dans Rencontres du troisième type, réalisé avant tous ces films-là, il s’applique à d’abord décrire une famille d’apparence parfaite, constituée d’un père, d’une mère et de deux enfants, pour mieux la démanteler à mi-parcours. Pire encore, la famille modèle dans Rencontres du troisième type est montrée comme un obstacle manifeste au but recherché par Roy : découvrir ce que représente cette image qui l’obsède – une montagne en forme de cuve ou de volcan – et s’y rendre quand sera révélé le lieu désignant cette vision – Devils Tower, dans le Wyoming.

Plus l’obsession de Roy grandit, plus le fossé se creuse entre lui d’un côté et sa femme et ses enfants de l’autre. Dans deux scènes en particulier, Roy va utiliser des éléments de son voisinage de banlieue et/ou de la quotidienneté d’une vie de famille décrite comme banale pour tenter de donner forme à son rêve. Il s’agit d’abord de la purée de pommes de terre lors d’un repas en famille, qu’il utilisera pour sculpter dans son assiette la montagne obsédante, sous le regard médusé de sa femme et de son fils ; puis de terre et de plantes prélevées sauvagement dans les jardinets environnants, qu’il jettera par la fenêtre à l’intérieur de la maison pour façonner une sculpture encore plus imposante, ce qui aura pour effet de faire fuir sa famille. Celle-ci était en effet de trop dans l’équation de cette quête obsessionnelle, et c’est d’ailleurs juste après le départ de sa femme et de ses deux enfants que Roy trouvera la réponse qu’il attendait, en découvrant en direct à la télévision des images de Devils Tower.

Roy Neary (Richard Dreyfuss) découvre en direct l'objet de son obsession

Rencontres du troisième type aurait pu se concentrer sur l’enjeu familial, faire de Roy un père de famille momentanément détourné de l’essentiel, sa famille, et dont le but serait dès lors de revenir vers celle-ci. Mais la famille n’est en aucun cas l’objet de la quête, puisque elle est au contraire un obstacle l’empêchant un moment de la mener. La famille empêchait Roy d'avancer dans cette quête, placé dans l’incapacité de reproduire – en sculptures de purée ou de terre – l’objet de son obsession sans subir la désapprobation familiale. Jillian quant à elle, mère célibataire, n’étant pas soumise à ce même regard de juge, aura eu toute la latitude pour dessiner abondamment la montagne hallucinée.

Si l’idée de soustraire Rencontres du troisième type à toute tentation du fameux familialisme spielbergien est donc séduisante, il faut tout de même relativiser la portée subversive du film et préciser que le but de Jillian, après la découverte de la montagne, sera justement de reconstituer sa famille en retrouvant son fils Barry, enlevé par les visiteurs. Et quand bien même Roy se sera émancipé de sa famille pour mener à bien sa quête obsessionnelle, ce sera tout de même pour plus ou moins s’en reconstituer une autre en embarquant dans le vaisseau spatial en compagnie de ses nouveaux camarades les petits hommes verts – ou plutôt gris en l’occurrence.
 

Renaître de ses cendres

 
Les moyens utilisés, à la fois par Roy et Jillian pour mener leurs quêtes, et par les scientifiques pour rentrer en contact avec les visiteurs, seront presque tous en rapport avec un art, la sculpture pour Roy, le dessin pour Jillian et la musique pour les scientifiques. Toutes les étapes de cette rencontre passent d’ailleurs indirectement par un art, les flashs lumineux évoquant ceux d’appareils photographiques ou cinématographiques, l’obsession de Roy et Jillian se traduisant par des créations graphiques, et le contact proprement dit pouvant advenir suite à une longue conversation musicale entre les scientifiques et les visiteurs. Le soleil qui chante évoqué par le témoin mexicain au début du film était ainsi une parfaite allusion poétique à cet alliage audiovisuel des arts, de la lumière et des impulsions sonores.

Ici l’art sous toutes ses formes est à la fois un moyen de communication et un moyen de quitter le monde – la réalité ? – afin de s’élever, d’atteindre la plénitude dans un ailleurs fantasmé. Dans Rencontres du troisième type, le récit de science-fiction, la rencontre avec une forme de vie extra-terrestre, est déjà un moyen pour Spielberg de théoriser son rapport ambigu à l’imaginaire. Au fil de la filmographie du cinéaste, on peut noter que le héros spielbergien s’enferme parfois volontairement dans des prisons imaginaires et choisi in fine d’y rester ou de s’en extraire(2). Il choisit donc aussi de se retirer ou non de la société, de trouver l’épanouissement au sein de celle-ci ou dans un monde parallèle, extérieur à ce qui pourrait schématiquement se définir comme « la réalité ». Dans Rencontres du troisième type, cet affranchissement de la société et du réel prend la forme d’un vaisseau spatial qui décolle, avec à son bord un Roy qui a donc renoncé à vivre dans la réalité terrienne, pour chercher la plénitude autre part, dans un ailleurs à la fois incertain et céleste.

Alors que la volonté de quelques héros spielbergiens de rester cloîtrés hors du réel traduit une certaine morbidité, une pulsion de stagnation ou d’embaumement – comme par exemple David (Haley Joel Osment) dans A.I. Intelligence Artificielle (2001) –, Roy aspire à s’élever en s’extrayant de la société pour rejoindre une dimension supérieure, céleste. Quitter la terre ferme équivaut ainsi pour Roy a une sorte de renaissance. En cela, le final de Rencontres du troisième typeest l’antithèse de celui que proposera Spielberg quelques années plus tard dans E.T. l’extra-terrestre, dans lequel Elliott (Henry Thomas) termine le film les yeux rivés sur les étoiles tout en gardant les pieds sur terre, là où il pourra devenir un adulte que l’on peut encore espérer – ou redouter – s’intégrer pleinement dans les normes qu’attendra de lui la société occidentale, américaine. Le destin du héros de Rencontres du troisième type aura été quant à lui de quitter ce monde pour renaître ailleurs.

 

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