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Sylvester Stallone en pleine action dans Rambo : Last Blood
La Chambre Verte

« Rambo : Last Blood » – La fin de l’homme qui ne voulait pas mourir

Thibaut Grégoire
Depuis le « Rambo : First Blood » sorti en 1982, au « Rambo : Last Blood » sorti en 2019, voici l'histoire de Sylvester Stallone, l'homme qui ne voulait pas mourir.
Thibaut Grégoire

« Rambo : Last Blood », un film d'Adrian Grunberg avec Sylvester Stallone (2019)

Tout comme Rocky Balboa avait été conçu en 2006 par Sylvester Stallone comme étant la « fin » du personnage – avant le retour de celui-ci dans les spin-off Creed – ce Rambo : Last Blood se présente comme la conclusion de la série de films autour de John Rambo, ne serait-ce que par son titre, faisant directement référence au titre original du premier (Rambo : First Blood, 1982). Si la saga Rambo est aujourd’hui accompagnée dans l’inconscient collectif par toute une imagerie guerrière, kitsch et violente, le premier volet entretient un rapport assez unique et ambigu avec la violence physique, et plus particulièrement encore avec la notion de mort. Si on pense parfois à tort que, dès le premier film, John Rambo fait un carnage en tuant tous ceux qui se trouvent sur son passage, l’une des particularités de Rambo : First Blood est justement que John Rambo n’y tue personne. Des personnages y meurent mais jamais de la main ou de la faute de Rambo. Ce « pacifisme » d’apparat sera bien sûr largement compensé dès le second volet et son impressionnant « body count ». Mais la mort est à ce point absente – ou discrète – dans Rambo : First Blood que même celle, pourtant programmée, du héros n’aura pas lieu. En cela, les suites de First Blood sont en réalité une sorte d’aberration, une monstruosité dont l’existence a été rendue possible par la course au box-office des années 80, la mégalomanie d’un Sylvester Stallone désireux de bâtir des franchises avec tout ce qu’il touchait dans ses années d’ascension au sommet du star-system, et le recours aux fameuses projections-tests lors desquelles les films passaient à la moulinette des exigences d’un public « représentatif » apparemment très qualifié pour réécrire un film, pour le porter aux nues ou au contraire le discréditer.

C’est ainsi que John Rambo, vétéran du Vietnam victime d’un stress post-traumatique, échappait miraculeusement à la mort à la fin de Rambo : First Blood, mort pourtant décrite dans le livre de David Morrell dont est tiré le film et reprise dans le script original – mais retirée in extremis par la volonté de Stallone, des producteurs et d’un public test(1). La deuxième vie de Rambo lui permit donc, dans un second volet conçu comme une antithèse complète du premier, de prendre sa revanche sur le terrain du traumatisme initial, un Vietnam où subsistaient encore des prisonniers américains à sauver. Ce volet cathartique fut logiquement un bien plus grand succès en salles que Rambo : First Blood, permettant à une Amérique encore blessée de gagner finalement cette guerre, au moins par la fiction. Dans Rambo III et dans John Rambo (quatrième film de la série), Rambo est « importé » dans des guerres auxquelles il est en théorie étranger (la guerre d’Afghanistan et la guerre civile en Birmanie) pour y faire contribuer une grande figure de héros américain qui n’a a priori rien à y faire. À la fois dans le cas d’école du second volet et dans les « one shots » que sont le troisième et le quatrième film, la réécriture de l’histoire est réellement problématique car elle n’est que cathartique. Elle tend uniquement à exacerber un sentiment patriotique chez son audience américaine, nourrie d’un désir de revanche ou de suprématie géopolitique.

Sylvester Stallone dans son bureau dans Rambo : Last Blood
© Yana Blajeva (via Kinepolis Film Distribution – KFD)

Le projet de Rambo : Last Blood est en soi plus intéressant car il tend à donner une « fin » à un personnage qui, au fond, aurait dû cesser d’exister pratiquement dès sa naissance à l’écran, à la conclusion de First Blood. À l’annonce de ce cinquième opus et de son titre, on se prenait donc déjà à rêver que Sylvester Stallone, en tant que personnage fictionnel et figure mythique du cinéma d’action, accepte enfin de mourir à l’écran, tabou qu’il n’a jamais transgressé depuis qu’il a acquis le statut de star. Et le déroulement implacable de cet épisode s’appliquant à dépeindre toutes sortes de cruautés physiques et mentales avec un jusqu’au-boutisme presque inconscient – il s’agit probablement du film le plus violent et féroce de la saga, terrain sur lequel il y a pourtant de la compétition – laisse un temps penser qu’il s’achemine vers cette fatalité. Scindé en deux parties, dont la seconde est plus courte que la première, Rambo : Last Blood rejoue d’abord un canevas identique à ceux des épisodes trois et quatre, malgré tout adapté à un enjeu plus intime pour le héros, avant d’embrayer sur une partie « revenge movie » plus proche des secondes parties du premier et du second film. Lorsqu’il atteint la fin de sa première heure, le film place John Rambo dans une situation dans laquelle il n’a strictement plus rien à perdre et plus aucune raison de vivre. C’est ainsi qu’on est en droit de penser que, cette fois-ci, Rambo/Stallone acceptera son sort et mourra bel et bien, avec quatre films de décalage.

Mais c’est sans compter l’incroyable persévérance et le désir d’éternité de l’homme qui ne voulait pas mourir. Alors qu’un dernier plan pré-générique montre un Rambo agonisant une fois son ultime vengeance accomplie, une voix-off vient apporter un démenti cinglant à cette mort un peu trop vite prise pour acquise. Si plus aucun vivant ne retient John Rambo en ce bas monde, c’est la volonté d’honorer la mémoire de ses morts qui l’empêche – une nouvelle et dernière fois – de mourir. Car il ne fait aucun doute que Rambo : Last Blood est conçu comme la fin d’une saga et la fin du héros. Preuve en est le montage final – durant le générique – d’images issues des cinq films, dans l’ordre chronologique, venant graver dans le marbre la destinée de Rambo. Encore une fois, Sylvester Stallone aura affirmé clairement son refus de faire mourir son image, préférant la fixer dans une sorte d’éternité incertaine. Mais la façon dont part Rambo, en se faisant en quelque sorte le relais de la mémoire, s’érigeant lui-même en tant que monument vivant aux morts, est peut-être la sortie idéale. La fonction mystique que s’arroge Rambo/Stallone avec cette voix-off finale vient presque justifier son refus initial de mourir. C’est un peu comme si ce fantôme, venant hanter des films dont l’existence est en soi contestable, expliquait enfin clairement sa finalité et comprenait lui-même pourquoi il est toujours là.

Fiche Technique

Réalisation
Adrian Grunberg

Scénario
Sylvester Stallone, Matt Cirulnick, Dan Gordon

Acteurs
Sylvester Stallone, Adriana Barraza, Paz Vega, Yvette Monreal, Sergio Peris-Mencheta

Durée
1h29

Genre
Action

Date de sortie
Septembre 2019

Notes   [ + ]

1. Cette mystérieuse disparition est également la cause de la défection de Kirk Douglas, qui ne comprenait en effet pas pourquoi Stallone tenait tant à « sauver » son personnage et fut donc remplacé par Richard Crenna dans le rôle du Colonel Trautmann