Interview de Marianne Basler : donner du sens dans le non-dit et l’épure

Entretien avec Marianne Basler

À l’occasion de la sortie en Belgique d’Amanda de Michael Hers, nous avions rencontré en décembre dernier l’actrice Marianne Basler pour sa participation au film. C’était l’occasion pour nous d’évoquer avec une actrice le regard qu’elle peut porter sur un personnage donné, après l’avoir interprété, mais également sa vision des tournages qu’elle a traversés et des auteurs qu’elle a côtoyés lors d’une carrière riche et impressionnante : Jacques Rivette, Paul Vecchiali, Jean-Pierre Mocky, Woody Allen ou Christian Petzold.

Comment êtes-vous arrivée dans le film Amanda ? Qu’est-ce qui vous a plu dans le scénario ?

J’aime beaucoup le cinéma de Mikhael Hers. J’avais adoré Ce sentiment de l’été. Et puis j’adore aussi Vincent Lacoste que j’avais découvert principalement dans Hippocrate (Thomas Lilti, 2014). En plus, le personnage qui m’était proposé était très en pointillé dans le scénario, et cela me permettait donc de créer des choses par moi-même, de l’emmener où je le désirais. Et puis, je trouve que Mikhael s’inscrit dans une sorte de continuité de cinéastes avec lesquels j’aime bien travailler. Sa manière de diriger les acteurs est très ténue, il déconstruit et aime que les gens ne soient pas dans leur zone de confort. Il aime que la vie intervienne sur le tournage, que ce ne soit jamais attendu ni convenu, et je trouve ça très intéressant comme recherche. Par exemple, mon personnage, tel qu’il était écrit, était assez différent de ce qu’il est devenu. Elle était plus bourgeoise, plus âgée. On a donc un peu modifié l’image de départ et cela fait partie d’un travail de recherches que Mikhael autorise : il permet que les acteurs s’approprient une partie du scénario.

Votre personnage est un des personnages-repères qui gravitent autour de celui de Vincent Lacoste. Ce dernier perd évidemment un de ces repères, puis d’autres émergent, dont celui que vous incarnez…

Il va vers elle alors qu’il ne la connaît pas bien. Par exemple, elle n’a jamais vu Amanda. Il y a des événements de la vie qui font que l’on découvre des gens de sa famille que l’on ne connaît même pas. C’est parfois dû à l’éloignement géographique, mais pas dans ce cas-ci puisqu’ils vivaient dans la même ville sans vraiment se fréquenter. Ce n’était donc peut-être pas une tante très proche. Ce sont des personnages qui sont réunis par un événement donné, en l’occurrence le drame qui arrive dans le premier tiers du film.

C’est aussi un personnage qui est identifié à un lieu puisqu’elle ne sort jamais de son appartement. Est-ce que vous avez travaillé cet aspect-là ? Est-ce que le lieu la définit, d’une certaine manière ?

C’est très porteur d’être aimé, d’être regardé. C’est le regard qui se pose sur nous qui fait que l’on va dans telle ou telle direction

Je ne sais pas si le lieu la définit mais en tout cas, quand j’étais dans cet appartement, je voyais des lieux de Paris que je connais très bien, pour avoir très souvent pris le train Gare de Lyon, mais que je n’avais jamais vus de cette manière-là. L’appartement est effectivement en face de la Gare de Lyon, et cela revêt déjà un aspect un peu surréaliste parce qu’on se demande qui va acheter un appartement qui se trouve à cet endroit. Mais c’était très beau car on était face à cette grande horloge, face au temps qui passe. Et, paradoxalement, cette femme qui vit à Paris comme si elle vivait à la campagne, en élevant chez elle des petits lapins, est un peu incongrue, hors du temps. Par la manière dont elle se comporte avec la petite Amanda, on voit bien qu’elle n’a pas eu d’enfants. Elle n’a pas du tout l’habitude des enfants, mais en même temps elle s’adapte. Ça transparaît dans le fait qu’elle lui apprend les échecs, mais en retirant le fou et le roi pour simplifier le jeu. Si le personnage de Vincent Lacoste n’était pas là, elle aurait probablement très bien pu adopter également la petite fille. C’est un personnage bienveillant, comme la plupart des personnages du film. Je pense que ça vient de la personnalité de Mikhael Hers, et c’est aussi quelque chose que je retrouve personnellement dans la génération des trentenaires d’aujourd’hui. Il me semble que cette génération a peut-être plus le sens des responsabilités et moins d’individualisme. Après, il ne faut pas faire non plus de généralités.

C’est vrai qu’il n’y a pas vraiment d’antagonistes dans le film. Il est fait de petits détails dont l’accumulation et l’agencement concourent à ce que le récit suive son chemin, et tous les personnages participent également d’une certaine manière à ce que tout converge vers une fin, vers l’adoption d’Amanda par le personnage de Vincent Lacoste. Ce sont comme de petites aides qui sont mises sur la route des deux personnages principaux…

Oui, en tout cas mon personnage remplit cette fonction. Et elle sera une sorte de relai entre David (Vincent Lacoste) et sa mère qu’il a perdu de vue. C’est un relai nécessaire, qui aura un rôle déterminant à jouer mais qui, in fine, pourra disparaître du tableau, une fois que le triple lien entre David, sa mère et Amanda sera tissé.

Vous parliez de ce travail collaboratif avec Mikhael Hers, et il est également réputé pour mettre ses acteurs dans une sorte de cocon propice à la création. Est-ce que c’est quelque chose que vous aviez rencontré avec d’autres cinéastes ? Avec Jacques Rivette, par exemple ?

Je n’ai fait qu’un film avec Rivette, Va savoir (2001), dont le tournage a été très différent de tout ce que j’ai pu faire d’autre. On avait une trame mais le dialogue s’écrivait la veille ou le jour même. C’était très agréable comme expérience. Et on était effectivement dans un état de cohésion très fort parce qu’on était dans l’attente. Il regardait comment on se comportait, et à partir de ses observations, Pascal Bonitzer et Christine Laurent écrivaient les dialogues. Celui avec lequel j’ai le plus ressenti ce sentiment de cocon et de collaboration, c’est évidemment Paul Vecchiali. J’ai fait mon premier film avec lui il y a trente ans, et on en a fait huit ensemble à ce jour. Le neuvième est d’ailleurs en préparation. Avec lui, j’interviens très en amont dans le projet. Je participe à pratiquement toutes les étapes de la création, sauf celle de l’écriture. Mais il n’y a pas un mois qui passe sans que l’on ne s’appelle. Dans le cas d’Amanda, c’est un tournage sur lequel je n’ai fait que passer, finalement. Vincent Lacoste a sûrement du beaucoup plus connaître ce sentiment de cocon, de proximité très forte, d’autant plus qu’il a passé tout son temps avec la petite fille. Je pense que tourner avec un enfant, ça protège beaucoup aussi car l’enfant ne reçoit que le positif. Pour ma part, je n’ai passé que quatre jours sur le film. C’est très court, par rapport à des rôles qui m’ont parfois pris trois ou quatre mois de ma vie. Je n’ai donc pas vraiment eu le temps d’expérimenter cet aspect de cocon dont vous parlez. C’est d’ailleurs beaucoup plus difficile de ne faire que passer sur un tournage car on n’a pas véritablement le temps d’élaborer un langage commun. Mais ça s’est fait malgré tout. C’est un exercice dans lequel on n’a pas de solution de rattrapage, il faut vite trouver le bon angle pour aborder son personnage. Et dans ce cas-ci, ce n’était pas gagné comme le personnage était a priori loin de moi.

Ce n’est pas la première fois que vous passez comme ça en coup de vent sur un tournage. Je pense par exemple à votre petit rôle dans Minuit à Paris de Woody Allen.

Pour moi, c’était vraiment un rêve d’enfance de tourner avec Woody Allen. J’aime ses films depuis Prends l’oseille et tire-toi. J’étais fasciné par lui, autant comme acteur que comme cinéaste, et ça même étant petite fille. J’ai vraiment découvert le cinéma par Woody Allen, Éric Rohmer et peut être aussi par Steven Spielberg, pour le côté construit. Après, mon monde de comédienne, dès le départ, c’est quand même le théâtre. C’est aussi celui dans lequel je continue à évoluer de manière la plus régulière. Il n’y a pas un jour qui se passe sans que je n’ai au moins un projet de théâtre sur le feu.

Est-ce que la relation artistique que vous avez établie sur la longueur avec Paul Vecchiali vous rappelle justement cette idée de troupe de théâtre ?

Peut-être. Il y a quand même eu des à-coups dans cette relation, on a eu une période d’éclipse. Mais en tout cas, Paul est le premier metteur en scène, que ce soit au théâtre ou au cinéma, qui m’ait fait confiance alors qu’il ne m’avait jamais vu jouer. Il avait une confiance totale, il était en adoration, il était positif, généreux. Et c’est très porteur d’être aimé, d’être regardé. C’est le regard qui se pose sur nous qui fait que l’on va dans telle ou telle direction. Et c’est cette confiance qu’il avait en moi qui a fait que ce lien ne se soit jamais rompu au fil des ans. On a actuellement encore un projet ensemble, j’espère qu’il se fera.

Vous avez tourné deux fois avec Jean-Pierre Mocky. On connaît l’ambiance particulière qui peut régner sur ses tournages, due à sa personnalité. Qu’est-ce qui vous a plu chez lui et qui vous a donné envie de renouveler l’expérience une seconde fois ?

Ce qui m’ennuie quand je tourne pour la télévision, par exemple, c’est de tomber sur des gens qui ne se reposent que sur le champs/contre-champs, qui n’ont pas d’autre idées en dehors de ça.

D’abord, il a un véritable amour des acteurs. Il a toujours une idée précise de l’endroit où il va poser sa caméra et de l’usage qu’il va en faire. C’est quelqu’un qui n’aime pas les champs/contre-champs classiques, on est toujours surpris par ses idées. Il sait comment découper une scène de manière à provoquer des émotions. Ce qui m’ennuie quand je tourne pour la télévision, par exemple, c’est de tomber sur des gens qui ne se reposent que sur le champs/contre-champs, qui n’ont pas d’autre idées en dehors de ça. Alors ils utilisent plusieurs caméras ou plusieurs valeurs de plans pour avoir le choix au montage, mais ils n’ont aucune idée de ce qu’ils font. Et pour provoquer l’émotion, ils ne s’appuient que sur les acteurs, ils ne pensent même pas qu’ils pourraient aussi y arriver par leurs plans ou la mise en scène. Avec cette méthode, il n’y a pas d’accidents possibles. Tous les cinéastes dont on a parlé jusqu’à présent (Hers, Mocky, Vecchiali, Rivette) prennent au contraire en compte tous ces paramètres, y compris l’accident. Et je pense que le cinéma n’est possible qu’à partir de ça. Se rassurer en assurant tous les angles possibles, il n’y a rien de pire. Et ce que j’aime bien aussi chez Mocky, c’est justement sa personnalité et sa manière de se comporter sur le tournage. Il n’est pas lisse, il crie, et il arrive presque à faire oublier qu’on tourne. J’aime bien l’entendre dire des horreurs à tout le monde, ça me rassure parce que j’ai l’impression d’être devant quelqu’un d’humain, plein d’aspérités. À partir de là, quand on a quelqu’un comme ça devant soi, on ne se pose plus de questions, on peut être telle que l’on est. Je l’aime vraiment beaucoup, et je pense que c’est un grand cinéaste. Il a toujours des scénarios très bien ficelés, mais il les tourne avec très peu d’argent, donc ça se ressent parfois. Après, concernant des cinéastes comme Mocky et Vecchiali, je trouve qu’on devrait leur confier des budgets plus conséquents. À une époque, j’ai fait des films à plusieurs millions avec Paul Vecchiali pour la télévision. Mais quand les équipes de télévision changent, c’est comme si tout ce qui avait été fait avant était balayé, oublié.

Vous avez tourné un film avec Christian Petzold. Comment est-ce qu’un cinéaste étranger comme lui vous perçoit ? Quels films dans lesquels vous jouez avait-il vu, par exemple ?

Je me souviens qu’il m’avait vu dans le film de Rivette. Il y avait la barrière de la langue avec lui car il parle principalement l’allemand, mais on arrivait plus ou moins à se comprendre en anglais. J’ai l’impression qu’il est assez proche, dans le travail, de Mikhaël Hers. Il a cette volonté de trouver une certaine vérité, de casser les codes, de rechercher une forme de naturalisme dans les dialogues… C’est aussi un cinéma dans lequel les silences font partie du dialogue. Il y a beaucoup de scènes dans Amanda lors desquelles le silence a valeur de parole et Christian Petzold va au bout de cette recherche-là aussi. On retrouve aussi cela dans le cinéma de Paul Thomas Anderson. Je pense par exemple à cette scène de The Master lors de laquelle les deux personnages principaux se revoient après plusieurs années et qu’ils ne se parlent presque pas car ils n’ont plus rien à se dire. Il y a également une scène similaire dans There Will Be Blood. Le cinéma permet ça : donner du sens dans le non-dit et l’épure.

Thibaut Grégoire
Thibaut Grégoire
Rédacteur au Rayon Vert et au Suricate Magazine. Fondateur de Camera Obscura Cinéma.