« Les Éternels » de Jia Zhang-ke : Immortalité, Fétiche et Guérison

« Les Éternels », un film de Jia Zhang-ke (2019)

Analysé la plupart du temps au prisme d’une rencontre entre fiction et documentaire, ou par le regard porté sur le contexte socio-politique d’un pays en pleine mutation, le cinéma de Jia Zhang-ke est pourtant d’une richesse beaucoup plus étendue. Une richesse qui apparaît de plus en plus dans sa volonté d’explorer tous les modes d’expression possibles, y compris celui du genre ou de la fresque épique. C’est apparemment ce qui commence à perdre certains de ses partisans, si l’on en croit la réception critique mitigée de son dernier film, Les Éternels, lors du dernier Festival de Cannes. Quand on lit certaines critiques écrites à l’emporte-pièce sur le film lors de son passage éphémère dans l’arène cannoise, on se rend compte, comme souvent, que les attentes placées dans un film, les idées préconçues qui ont été plaquées sur lui, l’emportent sur l’envie de voir plus loin et de réfléchir simplement à ce qui a été donné à voir. Certes, Les Éternels ancre sa narration dans une réalité socio-économique de la Chine des années 2000 et 2010. Jia Zhang-ke, comme la très grande majorité des cinéastes et des conteurs en général, part d’un aspect de la réalité qu’il exploite comme un terreau fertile pour y faire grandir une fiction. Cet ancrage nécessaire et finalement très classique ne devrait pas empêcher de voir ce qui fait réellement le corps du film, au-delà de cette réalité. Il se trouve que Les Éternels déploie sur une période de plus de quinze ans l’histoire d’amour entre Quiao et Bin dont les implications du second dans la pègre locale et la guerre des gangs va contrarier le destin.

Construit en trois grandes parties séparées par des ellipses – qui ne sont pas pour autant clairement délimitées par des effets de montage – Les Éternels suit presque exclusivement le personnage de Quiao, laissant celui de Bin, et son histoire personnelle, intervenir ponctuellement, à trois reprises, une fois par partie. C’est donc à un film de personnages que l’on a affaire, et non à un film à sujet, comme beaucoup auraient aimé qu’il le fût – même si certains pourront toujours arguer de manière conventionnelle et sophistique que la Chine est elle-même un personnage du film. Mais si Les Éternels parle tout de même de sujets de société, il le fait par l’entremise de figures que l’on n’attend pas forcément, notamment relatives au genre, à des éléments presque ou totalement fantastiques. Le titre français fait référence à l’éternité. Cette dimension – l’évocation d’une certaine forme d’immortalité qui caractériserait les personnages principaux – fait indirectement référence à des figures mythologiques ou fantastiques. Cette espèce d’élite criminelle qui est dépeinte dans la première partie du film, dans laquelle frayent d’abord Bin et Quiao, est assez vite opposée à la classe ouvrière de mineurs, classe d’où vient paradoxalement Quiao, personnage ambivalent et donc emblématique de la mutation, qu’elle soit sociétale ou mythique. Des ponts sont bâtis entre le réalisme social et une dimension fictionnelle s’éloignant nettement de la réalité, mais cela s’incarne au-delà de la métaphore pure et simple pour devenir le moteur du récit et influencer la destinée des personnages.

La scène du tir dans Les Eternels Jia Zhang-ke

Quiao et Bin sont effectivement des personnages immortels, ils passent à travers le temps et les différentes périodes qui composent Les Éternels sans que leur aspect physique – ou tout du moins leur visage – ne soit altéré. Bin est un survivant perpétuel. Laissé pour mort une première fois à la fin de la première partie, il revient comme si de rien n’était dans la seconde, ne portant sur lui aucune trace de l’agression très violente qu’il a subie. Lors de la troisième partie, il incarne de nouveau une figure de rescapé, mais porte cette fois-ci les stigmates d’un accident évoqué par le dialogue. Le but de cette troisième partie, et du film a fortiori, est de le guérir une troisième fois – la première guérison intervenant au sein même de la première partie. À l’intérieur de cette thématique, si pas fantastique au moins mythologique – cette immortalité implicite suggérée par les guérisons successives – intervient une autre, celle de la purification par le feu, qui est également au cœur des trois parties. Lors de la première et de la troisième partie, c’est un volcan sacré dont la proximité va influer sur le rétablissement de Bin, dans les deux cas blessé aux jambes. Dans la seconde, c’est un rituel ancien qui permet à Bin de se racheter de ses fautes auprès de Quiao, par le feu donc. La dimension purificatrice, mystique, du feu intervient là encore comme un élément scénaristique prégnant, un élément déterminant du film, et non comme un clin d’œil, une métaphore bien pratique qui évoquerait une dimension fantastique ou mythologique sans réellement la faire intervenir. Cette donnée est là, elle existe, même si l’on peut effectivement lui donner un degré de tangibilité variable en fonction du fait que l’on soit ou non sensible à la dimension mythique des figures que Les Éternels tend à appréhender.

On peut voir dans ces notions d’immortalité et de purification des éléments fantastiques ou simplement allégoriques, tout dépend de la façon dont on veut déambuler dans Les Éternels. C’est également le cas de ce qui fait le moteur de la seconde partie. Dans celle-ci, Quia, après un exil forcé, revient sur les traces de son ancienne vie, à laquelle elle est devenue étrangère. Elle se fait d’ailleurs très vite voler ses papiers d’identité et son argent, ce qui confère au personnage, outre la transformation psychologique que l’on devine dans l’ellipse qui a précédé, une dimension d’apatride, de femme en quête d’identité. Mais cet élément scénaristique, le vol dont elle est victime en début de partie, va également l’inscrire dans une dynamique particulière. Elle se retrouve dans la situation d’une personne qui va constamment devoir trouver une astuce, un stratagème pour survivre, pour continuer son chemin. Elle arrive ainsi à se nourrir, à gagner de l’argent, à trouver un moyen de transport, par son talent naturel à s’engouffrer dans des brèches et à flairer les aubaines. Cet élément peut être vu comme de la débrouillardise, un « vice » naturel habitant ce personnage qui reste toujours indépendant, « libre » même après avoir passé plusieurs années en prison. Mais on peut également voir dans cet enchaînement implacable, presque surréaliste, un élément surnaturel.

Quiao, dans cette deuxième partie, semble en effet se comporter comme une sorte de médium, comme si elle avait une longueur d’avance sur ce qui allait se passer. Elle donne l’impression de pouvoir entrevoir son avenir, comme si elle était mue par une force invisible qui la guiderait vers des solutions en rafale à ses petits problèmes. Le fait qu’elle retrouve, par hasard, sa voleuse et donc, finalement, ses papiers d’identité, va dans le sens de cette lecture. Et l’on pourrait presque personnifier, ou plutôt chosifier cette force insaisissable dans une espèce de fétiche porté par Quiao lors de toute cette « traversée » rocambolesque. Ce fétiche est une petite bouteille d’eau minérale qu’elle conserve lors de ce périple. Lorsqu’elle trouve pour la première fois à manger gratuitement, après avoir perdu son argent, elle continue de boire à cette bouteille alors qu’elle pourrait boire autre chose. Cette bouteille est également avec elle, dépassant de son sac à dos lorsqu’elle arrive à extorquer de l’argent à une victime choisie au hasard. Et c’est également avec celle-là qu’elle frappera sa voleuse retrouvée en lui demandant son passeport en retour.

La bande de brigands dans Les Eternels Jia Zhang-ke

La bouteille d’eau, objet désormais mystique, porte-bonheur assumé comme tel par le personnage qui semble ne plus vouloir s’en séparer, arrive au bout de sa destinée lorsque la route de Quia croise celle d’un autre personnage en errance, un homme rencontré dans un train et qui lui demande de la suivre pour l’aider à mettre sur pied une entreprise de loisirs basée sur les ovnis. Lorsque cet homme, après avoir engagé la conversation dans un train, lui tend la main sur le quai, comme pour l’exhorter à le suivre dans le suivant, Quiao fouille dans son sac pour en tirer sa bouteille d’eau. Ce n’est pas sa main qu’elle donne à l’inconnu, mais cette bouteille qui crée dès lors le lien entre ces deux personnages perdus. La scène suivante, dans le train qu’ils prennent ensemble, esquisse la possibilité d’une nouvelle piste qui pourrait les réunir, mais la séquence qui suit tue aussitôt cette hypothèse dans l’œuf, faisant de cette rencontre à la fois une parenthèse et la fin d’un cycle, car elle signe la fin du destin de la bouteille d’eau, que l’on ne recroisera plus par la suite.

La piste des ovnis, évoquée par le dialogue lors de la rencontre entre Quiao et l’homme du train, sert alors de conclusion à l’errance de Quiao et à cette deuxième partie puisque, de retour sur les lieux de son passé – qu’elle aura ensuite reconquis lors de la troisième partie –, elle est le témoin d’une apparition lumineuse, potentiellement extraterrestre, qui éclaire un bâtiment à l’abandon. C’est l’intervention la plus manifeste et au premier degré d’un élément fantastique – ou science-fictionnel, en l’occurrence – dans Les Éternels, et ce n’est pas un hasard si elle vient clore cette seconde partie dont l’enchaînement des événements évoquait, comme dit précédemment, une dimension surnaturelle. On pourrait bien sûr n’y voir qu’une parenthèse poétique, ou une allégorie sur la fin d’un cycle, mais le film et le cinéaste permettent justement au spectateur de ne pas s’arrêter à ce mur bien pratique de l’allégorie et de l’évocation poétique. Il ne se cache pas derrière mais le fait intervenir pleinement dans le projet et le propos du film. La possibilité de l’altérité, du dépassement du réel, est une réalité en soi, sans pour autant être imposée. Celui qui ne voudrait vraiment pas la prendre en ligne de compte, pour l’une ou l’autre raison, en aurait toujours l’opportunité.

Fiche Technique

Réalisation et Scénario
Jia Zhang-ke

Acteurs
Zhao Tao, Liao Fan, Feng Xiaogang, Xu Zheng, Diao Yi'nan

Genre
Drame, Thriller

Date de sortie
27 février 2019

Thibaut Grégoire
Thibaut Grégoire
Rédacteur au Rayon Vert et au Suricate Magazine. Fondateur de Camera Obscura Cinéma.