« Le Roi Lion » : Idéologies de la Fable Disneyenne

« Le Roi Lion », un film de Roger Allers et Rob Minkoff (1994)

Lorsqu’on redécouvre un dessin animé vu et aimé durant l’enfance, il arrive souvent qu’on soit frappé par la lourdeur de discours idéologiques qui nous avaient échappés. Certains films d’animation produisent depuis toujours, par le régime de la fable ou du conte, un discours sur une façon d’être au monde et de se comporter. Si ce discours s’adresse en premier lieu aux enfants, il ne leur apparaît pas, a priori, avec toutes les subtilités de ses rouages idéologiquement marqués. Dans ce contexte bien connu, beaucoup de productions Disney peuvent être décortiquées pour essayer d’y déceler les bases d’une idéologie dominante transmise – volontairement ou non – aux enfants. Le Roi Lion nous donne l’occasion de faire cette expérience étrange de la détection a posteriori d’une idéologie derrière l’apparat des belles images et des beaux sentiments. Ce qu’on tenait alors pour acquis se révèle dans toutes ses contradictions et ses manipulations : Zazu, le rabat-joie de service, aura finalement raison ; Timon et Pumba, le célèbre duo si attachant, énoncent un message inaudible opposé à la fable disneyenne ; le projet « politique » du lion Scar s’avère lui aussi intenable dans un monde qui empêche et décrédibilise la mise en place de ses idées.

Rafiki et Zazu : les bienfaits de la morale

Dès les premières minutes et la première chanson, la note est donnée quant au propos du film : il s’agit du fameux « cycle de la vie » symbolisé par le baptême d’un lionceau. Celui-ci est présenté au soleil et aux animaux comme une sorte de messie par Rafiki, vieux singe détenteur de tout le savoir et de toute la sagesse ancestrale du monde. À la fin du film, le même Rafiki présentera de la même manière un autre lionceau, progéniture du premier, devenu lion. Le film aura ainsi fait une boucle et accompli un cycle, ce cycle de la vie dont il est question. Voilà donc le grand sujet du Roi Lion : la transmission et l’accession au sens de la vie, celui-ci étant bien entendu la reproduction de l’espèce. De ce discours limpide en émergera très vite un second, qui mettra en valeur toutes les vertus et le caractère apparemment « immuable » des traditions et du paternalisme à l’œuvre dans celles-ci. Si l’on a bien compris que le singe Rafiki représente une espèce de caution morale que lui attribuerait son âge vénérable, il dépasse également ce rôle puisque même le lion, le roi des animaux, adopte envers lui une certaine déférence. Et le fait qu’il prenne en charge ce qui ressemble fortement à une cérémonie baptismale permet de recouper assez vite les éléments clés du système anthropomorphique à l’œuvre dans Le Roi Lion : Rafiki, plus qu’une caution morale, est une caution sacrée, sans l’approbation de laquelle le lion ne pourrait probablement pas régner.

Zazu et Simba dans Le Roi Lion

En dehors de Rafiki, un autre personnage endosse également le rôle de caution morale, mais dans un sens plus péjoratif du terme. Il s’agit de l’oiseau Zazu, conseiller du roi, qui est assez vite assimilé par ce qu’en disent les autres personnages à un indécrottable donneur de leçons. Pourtant, si la première partie du film semble aller dans ce sens et que peu de crédit est dès lors donné à tout ce que peut bien dire Zazu, le dénouement finira par lui donner raison, sur tous les points. Dans une scène au début du film, Zazu, sur l’ordre du roi Mufasa, escorte le jeune prince Simba et sa copine Nala. Sur le chemin, l’oiseau se gargarise tout haut de la bonne entente entre les deux lionceaux et évoque leur union future. Simba et Nala contestent le fait qu’ils finiront par former un couple mais Zazu leur dit qu’ils n’auront pas leur mot à dire, que le « mariage » est d’ores et déjà « arrangé », selon la tradition. Ce petit dialogue entre les trois personnages sert d’introduction à la chanson « I Just Can’t Wait to Be King », dans laquelle Simba dit qu’il a hâte de devenir roi pour pouvoir changer ces vieilles traditions et ainsi ne pas avoir à épouser celle qu’il considère uniquement comme une camarade de jeu. Dans cette chanson, Zazu donne la réplique à Simba, tel un rabat-joie dont toutes les petites phrases concises ne servent qu’à contredire le jeune blanc-bec effronté et trop pressé. Alors que ce dialogue et cette chanson tournent en ridicule Zazu et lui attribue légitimement la place du moralisateur rétrograde, le scénario lui donnera pourtant finalement raison, et par là même aux traditions et aux lois ancestrales puisqu’il destine bien évidemment Simba et Nala – les deux protagonistes lions, mâle et femelle, du même âge –, devenus adultes, à former un couple et à procréer.

Mufasa et Simba : l’inévitable paternalisme

Ce que Zazu reproche à Simba dans la chanson « I Just Can’t Wait to Be King », cette fougue de la jeunesse qui le pousse à mépriser l’autorité et les traditions, son père Mufasa le lui reprochera également plus tard, de manière indirecte. Après avoir désobéi à Zazu et à son père, Simba s’est retrouvé dans la gueule du loup, ou plutôt des hyènes – un piège en réalité tendu par Scar, le frère jaloux et intriguant de Mufasa –, et a contraint son père à se mettre à son tour en danger en venant le secourir. Seul avec son père, Simba s’apprête à se faire copieusement engueuler lorsqu’il met par hasard sa patte dans l’empreinte laissée par celle de son père. La symbolique de l’image est on ne peut plus parlante : la petite patte de Simba a bien du mal à remplir la marque de celle de son père. Le petit lionceau a commis une grave erreur en pensant pouvoir marcher aussi vite sur les pas de son père. En brûlant les étapes, en voulant « aller plus vite que la musique », il a failli mettre sa vie et celle de son père en danger. Alors que l’on s’attend à un long monologue en guise de sermon de la part de Mufasa, celui-ci contourne finalement la question, laissant l’image de la petite patte dans la grosse empreinte parler d’elle-même. En lieu et place du sermon, c’est à un autre monologue édifiant que son fils aura droit. Alors que Simba demande à son père s’ils seront toujours côte-à-côte, Mufasa lui montre le ciel étoilé et lui dit que les étoiles sont autant de rois lions veillant sur eux. Les pères veillent ainsi sur les nouvelles générations et cela de manière intemporelle et infinie. Quand il ne sera plus là, Mufasa sera donc tout de même présent pour veiller sur son fils mais, en plus, il le surveillera, de manière omnipotente.

Cette vision paternaliste effrayante de l’immuabilité des choses et du poids des traditions qui pèse sur les jeunes générations est évidemment présentée par le film comme quelque chose de tout à fait bénéfique pour les générations futures. Car, au fond, que feraient-elles sans les références et l’approbation symbolique de ces figures tutélaires écrasantes ? Cette idée que les fils ne peuvent exister en dehors de l’ombre de leurs pères est reprise de manière encore plus flagrante plus tard dans le film, lorsque Rafiki, ayant retrouvé un Simba qu’il croyait mort, lui fait comprendre que son père vit à l’intérieur de lui, en lui faisant voir son reflet dans l’eau. Désormais, avec sa crinière de lion adulte, Simba ressemble bel et bien à son père. C’est cette révélation qui fera prendre conscience à Simba, parti trop longtemps en exil après un événement traumatique – la mort de son père, qu’il pense avoir causé –, qu’il est temps pour lui de prendre ses responsabilités et de revendiquer sa place de roi. C’est ainsi que pourra s’accomplir le « cycle de la vie » : il faut impérativement que Simba, maintenant qu’il en a l’âge et la maturité, prenne la place de son père. Qu’il devienne son père.

Timon et Pumba : l’impossible marginalité

Timon et Pumba dans Le Roi Lion

Si l’on prend en compte le fait que l’accomplissement du cycle de la vie est l’enjeu majeur du film, qu’il en est le fil rouge et la finalité, les digressions qui le parcourent apparaissent comme autant d’obstacles placés devant le personnage principal pour le ralentir dans l’accomplissement de sa destinée. Dans ce sens, la partie centrale – scénaristiquement parlant –, à savoir l’exil de Simba, apparaît comme la principale embûche au cycle de la vie. Personnages emblématiques de cette partie, Timon et Pumba deviennent dès lors, non plus les adjuvants sympathiques du héros qu’ils ont l’air d’être de prime abord, mais bien des antagonistes farouches qui l’empêcheraient d’avancer. Timon et Pumba sont respectivement un suricate et un phacochère qui recueillent un peu par hasard le jeune Simba juste après sa fuite suivant la mort de son père. D’abord effrayés par le fait que leur nouvelle connaissance soit un lion, ils tirent vite parti de la situation en faisant de Simba un allié, lequel assurerait ainsi indirectement leur protection. Dans la scène où Simba fait connaissance avec Timon et Pumba, ceux-ci lui font part de leur « philosophie de vie », résumée en deux mots qui sonnent comme une formule magique : « Hakuna Matata ». Signifiant « Aucun souci », cette devise pourrait être simplement associée à une attitude débonnaire et pacifiste qui consisterait à « prendre la vie du bon côté » comme le chantait l’ours Baloo dans Le Livre de la Jungle. Pourtant, un morceau de dialogue entre Timon et Simba va assez vite rendre ce sympathique « motto » beaucoup plus ambigu qu’il n’y paraît de prime abord. Alors que Simba demande à Timon plus d’explications sur la signification de « hakuna matata », Timon lui dit : « Quand le monde te tourne le dos, tourne le dos au monde ». Ce à quoi Simba répond : « Ce n’est pas ce qu’on m’a appris ». Effectivement, la réplique cinglante de Timon n’est pas un message facilement audible dans le cadre d’une fable disneyenne, généralement prompte à prôner les vertus de l’ouverture au monde. Cette scène est particulièrement retorse car elle retourne idéologiquement comme une crêpe ce qu’on croyait d’abord être un message et une attitude « positives ». Ce n’est pas la première fois qu’un film Disney joue ainsi de ce double discours. Dans Le Livre de la jungle, précisément, la chanson de Baloo « Il en faut peu pour être heureux » est d’abord faite pour être prise au pied de la lettre et, même si ce qu’elle véhicule est politiquement et factuellement contestable, le contexte dans lequel elle apparaît dans le film lui confère une dimension de vérité instantanée qui a beaucoup à voir avec une forme de bon sens populaire. Or, la fin du Livre de la Jungle finit in extremis par donner tort à Baloo puisque le destin de Mowgli est de sortir de la jungle pour retourner vivre parmi les humains. Sa condition « naturelle » d’être humain ne lui permettrait donc pas de se contenter de peu. Il ne pourrait pas vivre comme un animal dans la frugalité et le dénuement que lui propose une vie dans la jungle auprès de ses amis animaux. L’ordre des choses, gouverné par le fait indiscutable que l’humain est supérieur à l’animal – n’oublions pas le contexte de production du film sur lequel plane tout de même l’ombre imposante du colonialisme –, lui ordonne presque de ne pas se contenter de trop peu. De la même manière, il est presque inconcevable dans le cadre d’un film Disney, d’un conte sur le passage à l’âge adulte comme veut manifestement l’être Le Roi Lion, que l’on fasse l’apologie du repli sur soi et de la marginalité.

Et c’est là que Le Roi Lion est le plus pervers dans son déroulé dramaturgique – à la fois avec ses spectateurs et avec ses personnages – puisqu’il fait croire un long moment à la possibilité d’une vie dans la marginalité et l’épure. Comme Baloo, Timon et Pumba, désormais flanqués de Simba, arrivent à se contenter de peu pour être heureux puisqu’ils trouvent de fins mets succulents dans la masse grouillante d’insectes à portée de patte en soulevant n’importe quel rocher. La petite communauté sympathique qui se crée entre ces trois animaux qui n’ont a priori pas grand-chose à faire ensemble fait figure de sympathique utopie qui pourrait très bien être le havre de paix cherché par Simba après son exil douloureux. Mais le retour du passé de Simba dans cette utopie, sous les traits de Nala, et l’exhortation qui est faite au lion de prendre se responsabilités et d’affronter son destin en revendiquant sa place légitime de roi, vient remettre l’église au milieu du village en réaffirmant les bonnes vieilles valeurs traditionnelles prônées par Zazu, Rafiki et Mufasa. Si le film aura un temps fait miroiter la potentialité d’une marginalité dans laquelle l’épanouissement de l’individu serait possible, le retour de bâton est cinglant. Selon Disney et Le Roi Lion, nul ne saurait trouver l’épanouissement et encore moins le bonheur dans l’excentrisme et la marginalité. Au pire, ces choses bizarroïdes peuvent éventuellement tenir lieu de parenthèse enchantée dans le chemin vers la maturité, mais il ne faut surtout pas qu’elles se dressent trop longtemps sur la route toute tracée vers l’âge adulte et tout ce qu’il implique, qui serait donc l’inévitable cercle de la vie : un ancrage profond et immuable dans la société selon un modèle familial hétéronormé et la perpétuation de la tradition sous l’approbation symbolique des anciens.

Scar et les hyènes : la peur de l’altérité politique et sociale

Scar et les hyènes dans Le Roi Lion

De manière très claire et même pas voilée, c’est le modèle prôné par la société américaine que met sur un piédestal Le Roi Lion. Le film va même jusqu’à pousser le bouchon encore plus loin en martelant qu’il s’agit ni plus ni moins du seul modèle tenable politiquement. Pour cela, il se sert de son personnage de méchant, le lion Scar, frère de Mufasa, dont la prise de pouvoir après le premier tiers du film va servir à appuyer le propos délibérément politique du film. Lors la chanson « Be Prepared », interprétée par Scar et dans laquelle il exhorte les hyènes à se préparer au changement – puisqu’il leur propose une alliance et leur promet un meilleur style de vie –, le méchant lion trône sur son rocher en hauteur tandis que les hyènes défilent devant lui dans une configuration qui cite clairement l’imagerie de défilés fascistes. Le nouveau régime politique que veut instaurer Scar est ainsi directement discrédité à l’image avant même que l’on ne sache réellement de quoi il relève. Or, ce que veut faire Scar, c’est tout simplement réduire les inégalités sociales entre les lions et les hyènes, donc, selon l’allégorie lourdingue qui transparaît tout au long du film, entre les élites et le « petit peuple » laissé à lui-même dans la pauvreté. Pour ce faire, il veut que les hyènes viennent vivre sur le même territoire que les lions, notamment les grandes plaines, et ainsi ne plus être reléguées dans les cimetières d’éléphants. Il veut également que les richesses des lions, dont la plus grosse est le produit de leurs chasses, soient partagées avec les hyènes. En d’autres termes, et selon la grille de lecture légèrement droitière de la fable américano-disneyenne, Scar est un « dangereux communiste ».

Évidemment, le projet politique de Scar n’a aucune chance d’être pris au sérieux par le film puisqu’il est présenté dès le début – dès la deuxième scène, pour être précis – comme le méchant disneyen par excellence, personnage typé et maniéré qui est généralement celui auquel les animateurs accordent le plus d’attention puisqu’il est souvent celui qui dégage le plus de personnalité. Scar est effectivement un méchant d’exception – adoptant l’accent britannique et les attitudes outrées de l’acteur shakespearien Jeremy Irons – dont les manières outrancièrement précieuses et efféminées ne font qu’ajouter au fait qu’il ne faille absolument pas le prendre au sérieux, en tout cas dans le chef des scénaristes et des animateurs. Parce qu’il est présenté comme ridicule, traître, paresseux – entre autres qualités –, Scar ne peut en aucun cas proposer une alternative politique tenable à la monarchie absolue de Mufasa. La question est d’ailleurs balayée en un tour de main, tant elle apparaît inenvisageable. Mais ce qui enfonce encore le clou de l’inanité du régime de Scar, c’est qu’il commet apparemment la pire des hérésies – quand Nala en fait part à Simba, il n’en croit pas ses oreilles – : celle d’envoyer les lionnes faire du boulot de lions, à savoir chasser. Parmi toutes les « aberrations anti-patriotiques » que commet Scar, celle d’avoir confié des responsabilités aux femelles, alors qu’elles étaient littéralement assignées à la toilette de leurs rejetons, semble être la plus impardonnable. Définitivement, ce bon vieux Scar est la trace la plus voyante que Le Roi Lion est, outre le divertissement familial léché dont il arbore fièrement les couleurs, un objet de propagande tout aussi insidieux que tenace.

Fiche Technique

Réalisation
Roger Allers et Rob Minkoff

Scénario
Irene Mecchi, Jonathan Roberts, Linda Woolverton

Durée
1h29

Genre
Animation, Famille

Date de sortie
1994

Thibaut Grégoire
Thibaut Grégoire
Rédacteur au Rayon Vert et au Suricate Magazine. Fondateur de Camera Obscura Cinéma.