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La gérante du kiosque dans Le Kiosque
Rayon vert

« Le Kiosque » d’Alexandra Pianelli : L’Art de la miniature

Thibaut Grégoire
Dans l’espace cloisonné d’un kiosque, derrière son comptoir, Alexandra Pianelli s’adonne à un art de la miniature qui, par l’accumulation de ses petites touches et la juxtaposition de ses petites couches, tend à une ampleur et une densité au départ insoupçonnée. Quand le « tout petit » peut prétendre sans le vouloir et sans s’en rendre compte au « grand ».
Thibaut Grégoire

« Le Kiosque », un film de Alexandra Pianelli (2021)

Réalisatrice et plasticienne, Alexandra Pianelli dit avoir trouvé depuis quelque temps une « solution » pour allier l’utile à l’agréable, pour concilier ses envies d’artiste, et de vivre de son art, avec la réalité du travail et la nécessité de recevoir un salaire plus ou moins fixe. Pour cela, elle enchaîne les petits boulots à partir desquels elle tire un film et relate son expérience. Dans le cas particulier du Kiosque, la méthode ou la posture de la réalisatrice est enrichie d’une autre donnée, plus intime, puisque le kiosque dans lequel elle travaille se trouve être celui de sa propre mère, à qui elle vient prêter main-forte. Installée derrière son comptoir, elle filme donc son quotidien, voit défiler – dans le « cadre » à la fois très cloisonnant et très cinématographique, ou plutôt « théâtral », le décor restant toujours le même – des clients de toutes sortes dont quelques habitués auxquels elle s’attache, s’attarde sur de petits détails, de petits objets, organise avec des maquettes miniatures de son cru de petites reconstitutions didactiques sur le fonctionnement des kiosques à Paris. Elle revient aussi par petites touches sur l’héritage familial que représente le kiosque, disserte par exemple longuement sur les traces de doigts creusées au fond de la caisse par quatre générations, de son arrière-grand-mère à elle-même, puis filme sa mère au moment où la crise de la presse la pousse à envisager la suite, à savoir la fin du kiosque.

Lors de la présentation du Kiosque au Brussels International Film Festival (BRIFF), Alexandra Pianelli a voulu prévenir la salle qu’il ne s’agissait pas d’un « grand film », dans le sens où elle l’a fabriqué uniquement avec ce qu’elle avait sous la main derrière son comptoir, à savoir son téléphone et du papier. Et cette « mise en garde », qui n’en est pas vraiment une, s’avère au final assez pertinente, tant l’art de Pianelli – en tout cas, dans ce film-ci – s’apparente à celui de la miniature. Faire un « petit » film sur de « petites » choses semble être la modeste ambition du Kiosque qui, comme le soulignait fort à propos la présentatrice face à Pianelli, ne l’empêcherait pas d’être un « grand film » au sens où l’entend le cinéphile.

Dans son art de la miniature, le regard d'Alexandra Pianelli – auquel correspond presque celui de la caméra car, comme on le verra clairement dans un plan sur un petit miroir, celle-ci (son téléphone donc) est attachée à son front – s’attarde sur les petits objets qu’elle a à disposition dans l’espace minuscule qui la ceint derrière son comptoir. Parmi ces objets, un gobelet de café qu’elle laisse refroidir, des post-it contenant des hiéroglyphes en tous genres – les noms des habitués, la liste des journaux, des petits mots passés entre employés du kiosque, etc. –, ou encore une sorte d’entonnoir offert par l’une de ses amies, qui lui permettrait d’uriner (dans une bouteille) sans devoir quitter son poste. Mais plus petites encore sont les maquettes en carton qu’Alexandra Pianelli a elle-même confectionnées et qu’elle sort à l’occasion – entre deux clients – pour les placer sur une carte de Paris et expliquer, « miniatures » à l’appui, le fonctionnement et la condition des kiosques de la ville, notamment depuis qu’ils sont gérés par la société de pub JCDecaux, ou depuis le début de la crise de la presse.

Alexandra Pianelli se filme dans une loupe dans Le Kiosque
© Les Films de l'œil sauvage

À ce lexique de la miniature viennent s’ajouter celles qu’elle réalise à partir des clients habitués qui rythment – et ensoleillent parfois – ses journées cloisonnées. Derrière son comptoir, elle a disposé de véritables portraits de ceux-ci, qu’elle a elle-même croqués. Et, avec la caméra de son téléphone, elle parvient également à les croquer par « petites » touches, puisque tout ne peut être que petit. Quand bien même elle discuterait longuement avec l’un ou l’autre de ses clients préférés, ces conversations seraient scindées en « petits » moments puisque entrecoupées par le flux continuel des clients ou des passants demandant leur chemin. Parmi les habitués les plus attachants, il y a Mariouch, l’amateur de sucreries en tous genres qui ne manque jamais de partager ses madeleines ou ses biscuits avec Alexandra ; Christiane, l’espiègle vieille dame admiratrice de son voisin « inventeur d’internet en France » ; Islam, le vendeur de l’échoppe voisine qui espère se faire régulariser, ou encore Damien, le SDF au débit très lent qui passe son temps à perdre son chat.

Parmi les « petits » moments que capte le film, il y en a justement un avec ce fameux Damien qui s’avère être l’une des plus belles scènes vues de mémoire récente. Le SDF, accoudé au comptoir du kiosque, vient de faire une belle récolte auprès des clients de celui-ci, lesquels ont généreusement déposé leurs pièces dans la poêle à frire qu’il brandit avec humour quand une jeune femme vient demander à Alexandra si elle vend des tickets de métro. Alors que celle-ci répond par la négative, la jeune femme explique qu’elle n’a plus de liquide et ne peut donc pas s’acheter de ticket dans la station du coin. Damien lui tend alors une pièce de deux euros prélevée dans sa poêle. La jeune femme refuse à plusieurs reprises, disant culpabiliser, mais Damien insiste et lui assure qu’il n’y a rien de mal, que c’est juste « humain ». Cette scène et le destin de Damien, que Le Kiosque aborde de manière retenue, sont représentatifs de cet « art de la miniature » charrié par le film et montrent comment de petites touches, de petites choses, peuvent prendre une ampleur et une densité insoupçonnée, comme quand quelques bouts de carton figurant Paris et ses kiosques suffisent à résumer toute la situation économique d’un secteur professionnel.

Le Kiosque joue en outre avec sa dimension d’objet restreint et cloisonné. Une seule fois, la caméra tente de se frayer un chemin hors de l’espace réduit du kiosque, lorsqu’Alexandra confie la caméra à son collègue afin qu’il aille un peu filmer les alentours. Mais celui-ci a un « accident » à peine sorti du kiosque – réel ou mis en scène, cela importe peu – et tombe à plat ventre, provoquant un écran noir. Il faut bien s’y résoudre, on ne sortira pas du kiosque. Et quand, à l’issue du film, l’avenir du kiosque exige que l’on en sorte, c’est par l’entremise de photos, d’images fixes, que cette « fin » est racontée. Quoi qu’il en soit, cette contrainte d’espace, ce cloisonnement, l’encadrement et l’enfermement qu’il induit, a finalement donné à Alexandra Pianelli et à son film un terreau propice à la création, dans lequel les enjeux et les contraintes de cet enfermement deviennent des singularités, et dans lequel les plus petites choses peuvent prendre une amplitude inespérée. Et effectivement, tout cela n’empêche pas Le Kiosque d’être un « grand film ».