
« Laurence Anyways » de Xavier Dolan : Le centre de l’attention
En dépit des apparences et des intentions affichées, Laurence Anyways (2012) nous apprend assez peu sur la transidentité et encore moins sur « la norme » plusieurs fois évoquée. Sans jamais être théorique, en s’inscrivant dans une veine romanesque jusqu’alors peu présente dans le cinéma de Xavier Dolan, le film invite plutôt à une réflexion sur la marginalité, zone d’ombre à la fois intense et angoissante, et le besoin irrépressible d’aller vers la lumière et d’être regardé.
« Laurence Anyways », un film de Xavier Dolan (2025)
Vers la fin du film, Fred (Suzanne Clément) et Laurence (Melvil Poupaud), anciennes amantes, se retrouvent une dernière fois. « On était foutues, Fred. Les gens n’avaient pas ça. Ils nous enviaient. La société... » Fred, un poil excédée, la coupe, lui demande de « redescendre ». Il refuse de se joindre à cette fable bien connue de l'amour passionnel : eux deux contre tous les autres, le couple libre et éclairé contre la masse intolérante, à l'ignorance crasse. Nous sommes la société, semble lui rappeler Fred à ce moment précis. La marge, à laquelle elles pensaient toutes deux appartenir, n’était peut- être qu’un leurre rassurant, une façon de se distinguer.
Il s’avère que le fil directeur de Laurence Anyways est un entretien journalistique, une forme modeste de réussite sociale, une forme de réussite sociale voire une consécration. Celle qui questionne Laurence paraît néanmoins embarrassée par l'apparence de l'écrivaine, jadis écrivain. Or, Laurence veut être regardée dans les yeux. Si cela lui importe ? « Vous avez besoin d'air pour respirer, non ? » La métaphore revient plusieurs fois dans le film pour évoquer le coming out. Il y a l’anecdote racontée de l’apnée. Laurence tient bien sous l’eau, sort juste avant que ses poumons n’explosent. Juste avant « d’étouffer », comme il l’avoue à sa compagne Fred, encore sous le choc de la révélation. Laurence veut changer de genre, certes. Mais il souhaite avant tout se mirer sans rougir. Et toute l’ambiguïté de cette contemplation narcissique – terme que j’emploie ici sans aucune dépréciation – tient dans le fait qu’elle est intimement liée au regard des autres, quidams inconnus compris. On constate que, dès la séquence d’ouverture, Laurence, déjà métamorphosée, est seulement caractérisée par une succession de coups d’œil des passants, plus ou moins insistants, plus ou moins désapprobateurs. Nous ne savons alors rien de ce qu’elle a l’air en réalité. Une aura de mystère l’entoure et elle disparaît dans un panache de fumée.
Au moment de sa première journée en femme au lycée, même situation : Laurence déambule dans les couloirs, les élèves l’observent. Les plans subjectifs s’enchaînent pareillement et la réprobation des étudiants n’est jamais loin. Mais à la différence de la première scène du film, des contrechamps permettent de voir Laurence, de pied en cap, de face comme de dos. La fierté se lit dans la droiture de sa démarche chaloupée. Nous assistons bel et bien à un jour de gloire, ce qui est confirmé par la musique pop entraînante qui l’accompagne et par le commentaire de son collègue rejoint à la cantine (Yves Jacques), impressionné et enthousiasmé par cette « révolution ». On peut trouver cette mise en scène surlignée mais on ne peut retirer à Xavier Dolan son talent pour inventer de purs moments d’excitation avec des gestes élémentaires : parader et voir l’effet que ça produit. De la même façon que dans le monde des affaires, on dit qu’il n’y a pas de mauvaise publicité, chez Dolan, il vaut mieux être regardé, quel qu’en soit le prix, que de ne pas l’être. Dans Le Livre du rire et de l'oubli, Milan Kundera distinguait les raisons d'exister des humains selon un critère fondamental : par qui veulent-ils être vus ? On l’aura compris, Laurence Allia ne rase pas les murs. Contrairement à ce qu'elle assène en voix-off, avant même que le titre éponyme du film n'apparaisse, l'exact opposé de la marge n'est pas la norme, tant honnie par l'intéressée. C'est le centre. Ce qu’elle désire par dessus tout : être au centre de toutes les attentions.
Le drame de Laurence survient quand elle s'aperçoit que le regard de l’être aimé ne lui suffit plus. Qu’elle s’y sent à l’étroit. En outre, l’intérieur de la voiture constitue, avec la chambre à coucher, le cocon privilégié de Fred et Laurence. Sortir du placard, c’est aussi sortir de de cet habitacle réconfortant. Que font d’ailleurs Fred et Laurence quand elles y sont ? Des inventaires à la Prévert. « La liste des choses qui nous enlèvent beaucoup de plaisir » n’en finit jamais. Et c’est parce qu’elle est sans fin qu’elle est jouissive. Quand elles se revoient des années après leur séparation, les embrassades laissent vite place à ce rituel, comme si celui-ci n’avait jamais cessé d’exister. Ces choses futiles prononcées avec délectation forment aussi une conjuration. Le couple ridiculise ce qui pourrait lui enlever du plaisir, à moitié conscient que celui-ci est fragile. La ritournelle contient en son sein sa part d’inquiétude. Au fond, en se tenant à cet espace de jeu, en marge de la réalité, au creux d’un amour partagé, on se protège du dehors et de ses regards pénétrants. Le mythe de Méduse en parle très bien. L’attention que l’on nous porte nous fige, nous enserre, nous discrimine parfois (notons qu’il y a de réelles conséquences subies, l’ostracisation se faisant notamment par l’exclusion définitive de l’établissement scolaire). Mais cette attention, si malveillante soit-elle, nous ramène aussi dans un monde fini et nous fait ainsi exister. Ce que montrent tous les moments complices entre Laurence et Fred, c’est que vivre à la marge n’est pas sérieux. C’est vivre indéfiniment sans se soucier du couperet du regard d’autrui : terrifiant parce qu’il juge, désirable parce qu’il nous relègue en première division, au centre donc.

Être à la marge, c’est accepter de se diluer dans une zone évanescente et secondaire, de disparaître en somme. Beaucoup s’en satisfont. C’est notamment le cas du couple de l’île au Noir à qui Laurence et Fred rendent visite. Laurence pourrait s’accommoder de cette vie recluse. Étant une autrice, le regard différé des lecteurs, par-delà l’île au Noir, est à même de lui convenir, c’est-à-dire d’installer sa notoriété. Fred, elle, est incapable de se contenter d’une telle existence éloignée de tout, sans moyen de se faire valoir aux yeux du monde. « Ça ne me tente pas d'être une tâche à tes côtés » déclare-t-elle vivement à Laurence après la rencontre houleuse avec les ermites insulaires. Quand elle lâche cela, elle comprend que l’affirmation de son ex-conjoint, sa féminisation achevée somme toute, se fera nécessairement à ses dépens. Car Laurence n’est pas la seule à vouloir briller. Fred, dont la profession de scripte sur les plateaux de tournage l’assoit en tant que femme de l’ombre, pensait sans doute que l’unique amour de Laurence lui suffirait. Or, elle s’aperçoit qu’elle est, elle aussi, attirée par le feu des projecteurs. Deux séquences en témoignent : celle du bal costumé et celle, bien plus tardive et en apparence anecdotique, de l’anniversaire. Dans la première scène, une vague connaissance croisée dans la rue convie Fred qui est en dépression, dépérissant aux côtés de Laurence qu’elle peine à accompagner dans sa transformation. Les premiers accords de Fade to Grey retentissent et avant même son apparition sur la piste de danse, tous les regards des convives se tournent vers elle. Comme Laurence au début du film, Fred est nimbée d’un étrange nuage de fumée, ici fort revigorant. Arborant une flamboyante crinière, elle se meut en statue au milieu de la foule, tournant sur elle-même comme si elle se trouvait juchée sur une plateforme circulaire. L’artificialité délibérée de son entrée est au service de la fascination qu’elle exerce sur les invités. Plus sobre, mais non moins triomphante, se révèle la seconde scène de Fred. Durant l’anniversaire qu’elle fête avec son nouveau mari, petit bourgeois conventionnel, on retrouve son attrait pour les chevelures éclatantes et excentriques. Et si la réception la place en simple maîtresse de maison, le ralenti opéré sur son rire et la musique de Depeche Mode s’emploient à rappeler qu’elle est toujours la reine de la soirée. Ainsi, Fred prend goût à un certain type de regard tourné vers elle : celui d’un groupe restreint constitué de membres de la famille et de fréquentations lointaines que l’on retrouve lors de mondanités.
On peut aisément affirmer que Xavier Dolan se trouve à la jonction de ses deux personnages. Dans un premier temps, il partage avec Fred une volonté affichée de briller dans un milieu fermé : l’élite du cinéma mondial. Au Festival de Cannes, son refus – désormais regretté – de la Queer Palm en dit long. Elle avait justement été décernée à Laurence Anyways qui a été sélectionné dans la section annexe Un certain regard. Mais de toute évidence, seules comptaient aux yeux du réalisateur la Compétition officielle et la Palme d’Or, au centre de toutes les attentions médiatiques. Dans un second temps, soulignons qu’avec ce troisième film, il épouse la trajectoire artistique de Laurence Allia, qui commence par écrire de la poésie, genre littéraire qui rencontre peu de succès si ce n’est d’estime, et qui finit par publier des romans – productions encore dominantes des maisons d’édition. Dans ses deux longs métrages précédents, le cinéaste québecois tenait sa réputation de jeune prodige de ses propositions formalistes, presque anti-narratives. Il partait de trames classiques du cinéma et de la littérature (la relation filiale dans J’ai tué ma mère, le triangle amoureux dans Les Amours imaginaires) et s’ingéniait ensuite à des échappées belles, des trouées dans des récits réduits à peau de chagrin. Certains trouvent que c’est brillant, d’autres pensent que c’est de l’épate. Qu’importe. Avec le recul, il est surtout intéressant de voir que ces coups de force poétiques, ces éclats de jeunesse un peu vains, le contraignaient dans sa forme plus qu’ils ne le libéraient.
Avec Laurence Anyways, Xavier Dolan lâche les chevaux, rend ses expérimentations d’autant plus virtuoses qu’elles servent les aventures émotionnellement rocambolesques de ses personnages principaux. Autrement dit, il laisse tomber le lyrisme et se concentre sur le romanesque. Ces deux lignes de front artistiques ne se départagent pas de par leur intensité. Elles se distinguent par leur focalisation. Le lyrisme est l’expression du « je », des tourments intérieurs que l’on vit au présent. À ce titre, il n’est pas étonnant que Xavier Dolan soit le principal acteur de ses deux premiers films. Le romanesque, quant à lui, est la monstration de rebondissements et de mises à l’épreuve qui s’étalent dans le temps. Et cette spectaculaire vision d’ensemble est propice à la troisième personne. D’où l’absence de Xavier Dolan devant la caméra, à l’exception d’un bref caméo lors de la scène du bal costumé. On pourrait rétorquer que le voix-off de Laurence Allia irrigue tout le récit et qu’ainsi un « je » se raconte. Pourtant, beaucoup de séquences se déroulent sans elle (notamment les discussions entre Fred et sa sœur, interprétée par Monia Chokri, toujours acerbe et désopilante). De plus, à la différence des œuvres lyriques qui embrassent le point de vue de ceux qui les créent, il y a toujours un léger écart entre ce que Laurence raconte et ce qui est montré. Par exemple, « la société » et « la norme » que fustige sans cesse Laurence ne sont pas des freins à l’amour qu’il porte à Fred, ce sont bien entendu des moteurs. Et quand ces repoussoirs bienvenus explosent et que toutes les frontières sont franchies en vue de rejoindre l’âme sœur (« de la ville, de la rue, de la porte » pour reprendre les termes de Fred dans sa missive passionnée, affichée en plein écran), le sentiment amoureux perd de sa vigueur. Puis s’éteint. Ce que l’on retient toutefois : une nuée de linge bariolé qui voltige dans un ciel bleu, une avalanche qui déferle à la lecture d’un recueil, un papillon noir qui sort d’une bouche sidérée, les trognes difformes de Jérôme Bosch en empathie avec la gueule cassée de Laurence, une salière elliptique placée devant une étendue de sable immaculée... Et j’en passe. Laurence Anyways est de loin le meilleur film de Xavier Dolan parce qu’il y a là, projetées sur la toile, toutes les fulgurances sublimes d’un être qui, ne sachant pas trop comment se comporter en société et désirant ardemment se faire accepter, s’impose et ne se maîtrise pas.
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- Thibaut Grégoire, « Matthias et Maxime de Xavier Dolan : Baiser taché », Le Rayon Vert, 19 octobre 2019.
