« Faces » de John Cassavetes : Rire désespéré

« Faces », un film de John Cassavetes (1968)

Les personnages de Cassavetes sont désespérés. Désespérés, parce qu’aliénés, aliénés, parce que trop absorbés par leurs visages sociaux. Il y a une lutte entre le social et le personnel dans les personnages de Cassavetes et c’est ce qui constitue le sujet de Faces. Cette tension, le réalisateur l’inscrit au cœur même de ses dialogues. Si la situation narrative de Faces est extrêmement simple (après une dispute où le divorce semble la seule issue, Richard et Lynn, mariés depuis des années, passent, chacun de son côté, une nuit folle), les dialogues sont très subtils, car les personnages lâchent et reprennent leurs masques plusieurs fois au cours de la même scène.

Contrairement à l’impression de totale improvisation que nous donne le film, lors des prises, Cassavetes demande à ses comédiens de répéter les dialogues, qu’il a co-écrits avec eux, à l’identique. Or, les comédiens sont complètement libres d’arriver au texte comme ils le souhaitent. C’est à travers un travail sur le corps qu’ils arrivent à atteindre le texte, sans se cacher derrière les mots, mais en faisant voir les limites du langage. Le jeu des comédiens est paroxystique, ils sont constamment débordés par un trop-plein d’émotion : la caméra de Cassavetes doit forcément passer à l’épaule et les raccords se voient sacrifiés, car tout se met au service de la vérité du moment. Une vérité qui se manifeste dans Faces par la surexcitation, car les personnages n’arrêtent pas d’accumuler vire-langues, fous rires, blagues, numéros, chants… C’est ainsi qu’ils tentent de s’exprimer. S’exprimer, c’est-à-dire être spontanés et se ressembler à eux-mêmes, le temps d’une soirée.

On se protège soi-même. Quand on parle de valeur d’honnêteté et qu’on est là à dire qu’on est tous bien, c’est de la rigolade. On s’en fout. On n’a pas le temps de montrer nos faiblesses et on continue comme ça. On sort notre carapace qui nous protège et on agit comme des automates

Si, au début, en regardant les personnages s’exciter, on se met aussi à rire avec eux, très vite, l’amusement qu’ils nous procurent devient malsain car derrière les plaisanteries on lit un besoin hystérique de s’amuser, non pas pour s’exprimer soi-même, mais pour s’oublier, le plus vite possible. Comme dans une pièce de Beckett où les personnages s’accrochent à des jeux niais, ainsi dans Faces, tout devient prétexte à un fou rire, une blague, une chanson et les personnages rejoignent les pantins épuisés et désarticulés de Beckett. Mais si les pantins de Beckett cherchent à échapper sans cesse à l’ennui fondamental qui conditionne leur existence(1)Pour une étude complète sur l’ennui et le divertissement dans En attendant Godot, lire Sébastien Barbion, « Beckett : En attendant plusieurs fois Godot » dans Le Rayon Vert, 27 février 2016., le souci naturaliste de Cassavetes inscrit les personnages dans un monde plus concret. En s’excitant dans tous les sens, ceux-ci cherchent à oublier les malheurs de leur être social, et, plus précisément dans Faces, l’ennui du mariage.

En même temps qu’un prétexte pour s’oublier soi-même, ce trop-plein d’émotion est aussi un appel désespéré vers l’Autre. Il suffit de peu aux personnages pour partir dans un fou rire, mais ce n’est pas l’objet du rire qui importe, que le fait de provoquer des émotions, d’y rentrer et d’y faire rentrer les Autres aussi. Ainsi, cette scène au lit, où Richard raconte l’une après l’autre des blagues à sa femme, Lynn. Tous deux sombrent dans un fou rire hystérique, mais celui-ci ne manifeste pas tant leur union que le malaise de leur couple, car une fois qu’ils se calment, chacun se tourne de son côté pour dormir. Ce rire contagieux a été un lieu de réconfort temporaire pour le couple fatigué de Faces.

Ce cri lancé vers l’Autre à travers la surexcitation enfantine témoigne, certes, d’une aliénation humaine, mais chez Cassavetes, il n’est pas complètement impossible d’atteindre l’Autre. Il y a ces personnages, comme Jeannie ou Chett (les amants que Richard et Lynn rencontrent pour une nuit), qui, peut-être, parce qu’ils sont plus jeunes, ou parce qu’ils ont échappé aux conventions sociales du mariage, sont encore capables de sincérité. Il y a donc ces moments dans Faces où l’hystérie se calme, lors desquels les personnages prennent la parole et tentent de dire les choses ou de faire dire les choses à leurs interlocuteurs comme elles le sont. Ainsi, Jeannie qui tente d’apprendre à Richard à s’exprimer (cf. analyse d’une séquence de Faces ci-dessous) ou Chett qui, après avoir sauvé la vie de Lynn qui a tenté de se suicider, la regarde droit dans les yeux et nomme ce qui constitue le malheur de sa vie, mais aussi le sujet de tout le film : « On se protège soi-même. Quand on parle de valeur d’honnêteté et qu’on est là à dire qu’on est tous bien, c’est de la rigolade. On s’en fout. On n’a pas le temps de montrer nos faiblesses et on continue comme ça. On sort notre carapace qui nous protège et on agit comme des automates ».

Dans ces scènes – éclats de sincérité –, Cassavetes nous dit que, malgré la dégradation qu’on fait subir quotidiennement à nos âmes et aux âmes des Autres, il est, peut-être, toujours possible d’aimer.

Analyse d’une séquence : apprendre à parler avec Jeannie (01:43:40 – 01:51:00)

Gena Rowlands et John Marley dans Faces de John Cassavetes

Richard, homme d’affaires approchant la soixantaine, après avoir annoncé à sa femme qu’il souhaiterait divorcer, passe une folle soirée chez Jeannie, jeune call-girl. Entre fous rires, histoires extraordinaires et alcool, Jeannie et Richard passent la nuit ensemble. Le lendemain matin, Richard a l’air euphorique : il s’installe dans le jeu de séduction et n’arrête pas de taquiner Jeannie. Celle-ci a le sens de la répartie mais on sent qu’elle n’est pas tout à fait dedans. Comme si elle attendait quelque chose au-delà des plaisanteries… D’un coup, elle attrape Richard et le jette sur le lit. Trois coupes brusques dans le montage et on arrive sur un très gros plan de Jeannie. Dans ce tête-à-tête intime qui sera aussi le dernier entre Jeannie et Richard, le dialogue révèle très subtilement la vérité des personnages :

JEANNIE
Ne dis jamais que tu connais mes petits secrets.
RICHARD
Tu mets des faux cils.
JEANNIE
Et alors ?
RICHARD
Tu es idiote. Dieu que tu es idiote.
JEANNIE
Je suis idiote ? Tu n’es même pas foutu de dire : « Les chaussettes de… » Tu dis qu’elles sont : « dèches archidèches »…
RICHARD
N’importe quoi.
JEANNIE
« Je rêve de Jeannie », « L’archiduchesse », nos rires, nos danses, nos bons moments, ça te revient à l’esprit ?
RICHARD
Tu es d’un puéril…
JEANNIE
Je ne suis pas puérile.
Tu es un danseur minable.
RICHARD
J’ai pris des leçons.
JEANNIE
Et tu n’as aucune oreille, tu chantes faux. Hier tu as dansé et chanté, tu t’es laissé aller. C’était bien, non ? Tu as aimé me faire l’amour, non ?
RICHARD
Oui, j’ai aimé.
JEANNIE
Bon, alors c’est bien, non ? Tu as apprécié ma compagnie, non ?
RICHARD
J’ai apprécié.
JEANNIE
Tu as dit que tu avais confiance en moi.
RICHARD
C’est vrai.
JEANNIE
Et tu trouvais que « L’archiduchesse »c’était très important, pas vrai ?
RICHARD
C’est vrai.
JEANNIE
Tu vois, j’ai toujours raison. J’ai aussi écouté ton monologue fou.
RICHARD
C’est vrai.
JEANNIE
Et j’ai pensé que tu étais cinglé. Je t’ai fait l’amour et je t’ai tenu dans mes bras toute la nuit. Si tu avais traîné dans les rues, on t’aurait enfermé, hein ? Pas vrai ?
RICHARD
C’est probable.
JEANNIE
Espèce de bâtard. Pourquoi me détestes-tu maintenant ?
RICHARD
S’il te plaît, arrête d’être bête. Sois toi-même.
JEANNIE
Je suis moi-même. Qui d’autre ?
RICHARD
Je suis sérieux.
JEANNIE
Définition de « sérieux »… bla bla bla…


Jeannie abandonne. Mélancolique, elle se couche sur la poitrine de Richard pour se lever d’un bond : « Je vais débarrasser », dit-elle. Elle s’agite dans tous les sens et se met à chanter « I dream of Jeannie with the light brown hair », ce qu’ils ont chanté pendant toute la soirée de la veille. On quitte Richard pour suivre Jeannie dans la cuisine. Elle se penche au-dessus de la poubelle et débarrasse les restes des assiettes. Tout en continuant de chanter, elle se redresse et pose sa main sur sa tempe. Un zoom in nous fait découvrir que derrière ses faux cils, ses yeux sont mouillés. « Jeannie ? », la voix de Richard venant du salon. Elle s’essuie les yeux et sort de la cuisine. Une amorce de Jeannie au premier plan et Richard au fond de la pièce, en train de nouer sa cravate. Il reste là, planté, à la regarder pendant quelques secondes, comme s’il cherchait à dire quelque chose. Et dans ce moment de suspension, même si on ne voit pas Jeannie, nos pensées rejoignent les siennes et on se demande s’il ne va pas craquer, s’il ne va pas finir par donner un peu de lui-même. Il se met à rire et s’essaye au vire-langue qui a été le leitmotiv de la soirée : « les chaussettes de l’archiduchesse sont-elles sèches ou archi-sèches ? » Cette fois-ci, il ne se trompe pas. Grand fatalisme de ce moment, car c’est la fin du film et le personnage de Richard aura traversé les péripéties de la nuit sans en avoir vraiment fait l’expérience. Son triomphe sera d’avoir réussi à dire le vire-langue. C’est primitif : il arrive à articuler, à mettre les uns à côté des autres des mots qui n’ont aucun rapport entre eux.

En lui posant des questions, Jeannie a essayé de lui apprendre, comme on apprend à un enfant, à parler. Apprendre à parler, c’est-à-dire apprendre à ce que les mots coïncident avec les émotions. Parce qu’elle-même elle l’aime bien, elle a essayé de lui apprendre à être sincère avec lui-même, c’est-à-dire à vivre et à aimer, rien que le temps d’une soirée. Mais elle a échoué. Richard ne sortira pas de ses mécanismes : il continuera à nouer sa cravate, émettre des bruits sans sens et s’exciter comme un enfant sur des vire-langues et des plaisanteries. Excitation dont l’exagération n’est autre, ce lendemain matin, que celle de sa fierté virile d’un rapport sexuel réussi après toutes ces années de mariage. Mais Jeannie connaît ces choses-là parce qu’elle passe sa vie à consoler des hommes frustrés dans ses bras. Pendant que Richard récite pour une deuxième fois le vire-langue, elle lui adresse un regard plein de sagesse et d’amertume et en prolongeant ce moment, la caméra de Cassavetes se place entièrement du côté de son personnage féminin. Mais Jeannie a aussi un grand cœur et sait être là jusqu’au bout : elle se met alors à réciter aussi le vire-langue et se jette sur Richard ; et en ouvrant ses bras, sa robe forme des ailes qui enlacent celui-ci et les deux se mettent à rire et c’est sur ce rire que Cassavetes clôt leur histoire. Mais seule Jeannie sait ce qu’il y a derrière ce rire…

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Fiche Technique

Réalisation et scénario
John Cassavetes

Acteurs
John Marley, Gena Rowlands, Lynn Carlin

Genre
Drame, Aventure

Durée
2h10

Date de sortie
1968

Notes   [ + ]

1.Pour une étude complète sur l’ennui et le divertissement dans En attendant Godot, lire Sébastien Barbion, « Beckett : En attendant plusieurs fois Godot » dans Le Rayon Vert, 27 février 2016.
Nina A.
Nina A.
Rédactrice au Rayon Vert.