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Les deux personnages principaux assis sur un banc dans Extro
Rayon vert

« Extro » de Naoki Murahashi : L’émotion du second plan

Thibaut Grégoire
« Mockumentaire » classique charriant à la fois un humour absurde et des saillies drolatiques au premier degré, Extro de Naoki Murahashi, en organisant la rencontre imprévue entre des figurants en quête de leur moment de gloire et un monstre mythologique créé de toutes pièces, fait surgir l’émotion là où on ne l’attend pas.

« Extro », un film de Naoki Murahashi (2020)

Extro, premier long métrage de Naoki Murahashi, prend la forme d’un « mockumentaire » classique, suivant plusieurs personnages fictionnels dans un environnement recréé mais se basant d’une manière ou d’une autre sur des éléments proches de la réalité, recréant ainsi une illusion de réalité par l’entremise d’une esthétique empruntée au documentaire. Dès les premières secondes du film, le sujet de ce documentaire inscrit dans la fiction est défini par l’entremise de « témoignages » de figures bien réelles de l’industrie cinématographique japonaise, donnant chacune leur vision de ce qu’incarnent et ce qu’apportent aux films les figurants de cinéma. Les figurants sont définis par ces témoignages comme conférant un fond de vérité aux scènes dans lesquelles ils apparaissent, créant une atmosphère sur laquelle s’appuient le film et les acteurs. Cette mise en contexte du statut de figurant est tout de suite illustrée par quelques images de l’un de ces figurants, Haginoya, en plein tournage d’une prise. Puis Extro s’attarde sur ce figurant, le filmant d’abord chez lui et le présentant dans son contexte professionnel et familial. Fermier et également prothésiste dentaire à la retraite, Haginoya a laissé les affaires familiales à son fils, qu’il a élevé seul suite au départ de sa femme il y a de nombreuses années. Profitant de sa retraite pour s’adonner à la figuration de cinéma, Haginoya prend très au sérieux cette passion, lui qui se rêvait sans doute comédien. La caméra le suit ensuite sur le tournage d’une série où il va malgré lui, et à cause de son envie de bien faire, presque ruiner les prises. Refusant d’abord de raser sa barbe pour jouer un citoyen de l’ère Edo, il se voit réattribuer le rôle d’un fermier – pour lequel la barbe est réglementaire – puis il oblige l’équipe à refaire plusieurs fois la même prise en surjouant et en étant in fine victime d’un malaise pendant que la caméra tourne. Mis une première fois de côté par la production, il aura ensuite une seconde chance et apparaîtra finalement dans un épisode de la série, au prix d’une longue journée de tournage. Entre les prises, l’équipe du documentaire qui le suit pose quelques questions à Haginoya et lui demande notamment qui est son acteur préféré, et quel rôle il aimerait interpréter. Les réponses sont « Steve McQueen » et « un pompier », comme son idole dans La Tour Infernale.

Dans les coulisses de ce tournage et dans les bureaux de l’agence intérimaire de figurants, on croise également Nagamine, une femme d’âge intermédiaire qui pensait jadis avoir sa chance comme comédienne mais qui resta figurante. Dans une interview que fait d’elle l’équipe du documentaire, elle parle notamment d’un tournage sur lequel un acteur de renom l’aurait complimenté sur son jeu d’actrice – l’acteur en question, en interview également, démentira par la suite cette information. Le tournage qu’évoque Nagamine est celui d’un film de « kaiju » (monstre) sur Ogamo, un oiseau géant, prétendument mythologique ou préhistorique, aux origines nébuleuses. En pleine interview de Nagamine, le film ouvre une sorte de parenthèse sur Ogamo, lors de laquelle un grand prêtre évoque cet oiseau mystérieux. Cette curieuse parenthèse, au moment où elle advient dans Extro, tombe un peu comme un cheveu sur la soupe, et ressemblerait presque à un gag qu’auraient pu écrire les Monty Python ou encore les Nuls, une parenthèse humoristique et finalement anecdotique qui vient casser le flux du film pour obtenir un effet « décalé ». Pourtant, cette anecdote, ce gag « inopportun » s’avèrera plus tard décisif voire prépondérant dans la conclusion du film en forme d’épiphanie, de révélation.

Les samouraïs dans Extro
© Visuel fourni par le Brussels International Fantastic Film Festival (BIFFF)

Après une première partie suivant donc de « vrais » figurants – fictionnalisés mais joués par des acteurs non-professionnels, apparemment réellement figurants dans la vraie vie –, Extro déplie toute une seconde partie qui apparaît beaucoup plus scénarisée et classique, dans laquelle deux policiers maladroits s’infiltrent en tant que figurants sur un tournage afin de coincer un trafiquant de drogue également employé comme figurant sous une fausse identité. Après la résolution de cette intrigue plus convenue, recelant les moments les plus « comiques » du film, au sens conventionnel du terme, l’apparition inopinée d’Ogamo sur les « rushes » de ce tournage va apporter à Extro une conclusion en forme d’épiphanie et de révélation pour les véritables protagonistes du film, Haginoya et Nagamine, un peu comme si l’intrigue des flics maladroits n’avait été qu’une diversion pour retarder le moment de grâce du film, lequel n’en apparaît que plus précieux. Alors que le premier film sur Ogamo, rebaptisé Gamogedorah pour l’occasion, avait été annulé suite aux déambulations nocturnes alcoolisées d’un des membres de l’équipe, l’apparition d’Ogamo, devenue virale sur les réseaux sociaux, pousse les producteurs à en faire une nouvelle version. Dans ce remake, Nagamine reprendra son « rôle » – celui d’une passante noyée dans la foule – et, suite à une chute déplorable durant une prise, sera in fine réconfortée et félicitée par l’acteur de renom dont elle faisait référence plus tôt. Sur le même tournage, Haginoya trouvera lui aussi le « rôle » de sa vie, celui d’un pompier qui annonce l’arrivée de Gamogedorah en cognant sur un gong.

Dans ce mockumentaire aux allures tantôt satiriques, tantôt rigolardes au premier degré, c’est un élément magique et issu d’une imagerie à la fois poétique et cinématographique qui viendra dénouer les choses et éclairer d’une épiphanie inespérée le destin d’apparence modeste de ces « héros » du second plan, leur permettant de réaliser leurs rêves. Dans une dernière intervention en forme de témoignage, un réalisateur dira que les figurants expriment à leur échelle les émotions d’une scène. Et c’est bien une véritable émotion qui aura été atteinte par la révélation de ces figurants, due à l’intervention d’un personnage de cinéma, ce faussement mythologique et vraiment fictionnel Ogamo, ce « monstre » créé pour l’occasion du film mais prenant ses origines dans d’autres légendes. À partir d’un élément factice s’appuyant néanmoins sur une certaine forme de réalité, Extro parvient à toucher à quelque chose de l’émotion cinéphile, quelque part entre la conscience de la fiction et le rattachement complexe et inconscient à un degré de réalité.