« Dimanche » : Statu quo et crise environnementale

« Dimanche », une pièce de théâtre des compagnies Focus et Chaliwaté (2019)

Dimanche prolonge une aventure théâtrale commencée avec la forme courte Backup, née de la rencontre entre Julie Tenret (compagnie Focus), Sicaire Durieux et Sandrine Heyraud (compagnie Chaliwaté). La forme longue alterne les scènes présentant une équipe de télévision tournant un documentaire sur les animaux en voie de disparition et une famille qui s’accommode aux transformations engendrées par le réchauffement climatique. Aux premiers – cameraman, perchiste et présentatrice d’une émission – surviennent les péripéties dramatiques de la première ligne, à l’avant-poste des bouleversements auxquels font face les animaux en péril ; aux seconds – mari, femme et mère – reviennent les tentatives de maintenir ce monde loin, très loin, avec portes et fenêtres, musique d’opéra, dîner aux chandelles, tout ce qui transforme le monde en agrément, ou sera fait agrément afin de domestiquer la rugosité du monde. Les premiers réagissent en fonction des exigences de la situation, les seconds maintiennent vaille que vaille et comme si de rien n’était le statu quo. C’est la première réussite de Dimanche, montrer une certaine démobilisation non pas tant comme une volonté de nuisance, de la bêtise ou une forme d’égoïsme, mais plutôt comme le produit de la main industrieuse qui en fait beaucoup pour maintenir le statu quo de la domesticité : que rien ne change quand bien même tout change constamment, que mon environnement le plus immédiat et à courte vue me demeure le moins contraignant possible, que la perpétuation de mon mode d’existence demeure. D’un héroïsme à l’autre, de celui de l’équipe de terrain à celui de l’équipe domestique, la mise en scène ne manque d’amuser : les premiers prennent des poses qui en imposent lors des lancements génériques de leurs reportages ; les seconds font preuve de la plus grande résistance pour ne pas céder lorsque les éléments mêmes capitulent sous l’effet d’une chaleur excessive. Mais, en plus de sa très grande réussite comique, Dimanche se fait également charge critique en exprimant les puissances de deux instruments ambivalents par lesquels l’homme met en forme, sous toutes ses formes (informe, transforme, déforme, terraforme), ce qui l’environne : la main, l’image.

Images anesthésiées, images hallucinées

L'équipe de tournage de documentaires sur les espèces en voie de disparition dans DimanchePar le montage des images tournées par l’équipe de première ligne et de la petite famille qui les recevra dans son logis, Dimanche commence par poser la vieille question des forces inchoatives de l’image : en quoi une image induirait chez celui qui la regarde la moindre mobilisation ? À considérer la petite famille comme la métaphorisation d’un certain habitus grevant les sociétés les plus riches, à savoir une oscillation entre la politique de l’autruche et la volonté de préserver la paix dans les chaumières, il faut convenir que les images ne font pas grand chose : elles tapissent nos écrans de toutes sortes, glissent à peine sur notre rétine, sont muettes et ne s’adressent plus vraiment à personne. Un homme en caleçon, car il fait très chaud, passe l’aspirateur. En fond, sonore ou d’écran, le récit funeste d’un cameraman décédé lors du tournage d’un documentaire animalier. Dans le récit diffusé à l’écran s’annoncent assurément les signes des catastrophes en cours et à venir : fonte accélérée des glaces, disparition des espèces, disparition d’un homme qui ce soir pourrait aussi bien représenté l’espèce humaine dans son intégralité. L’homme en caleçon n’en a cure, il n’a pas jeté un seul regard vers ce que contenait ce poste – ces images de la catastrophe qui s’annonce. Il en coupe l’accompagnement sonore et, quelques instants plus tard sa femme viendra achever ce qu’auraient pu les images en éteignant le téléviseur. Entre-temps un dessin animé se sera substitué au récit de la catastrophe : ce qui pourrait faire effet de réel a bien été intégralement digéré, consommé, au pays imaginaire dans lequel rien n’arrive, rien ne doit arriver, en réalité.

Loin s’en faut toutefois de déduire de cette scène une thèse générale sur la réception « des » images, ni non plus, si l’on veut être moins grossier, d’une thèse locale sur la réception des images saisies dans le contexte – qui tient plus souvent de l’absence de contexte – d’un flux dont le modèle serait aussi bien le zapping que le journal télévisé. Dimanche, qui porte bien le nom de ce jour supposément tranquille, reposé et chômé, part plutôt de ce postulat : le statu quo des automatismes et la domesticité l’emportent de beaucoup sur la sidération et l’effraction. Par la médiation du dispositif visuel imaginé par les deux compagnies, c’est ce postulat qui sera malmené, non moins que le spectateur qui aura peut-être reconnu dans l’homme en slip ce que lui font parfois les images de la télévision : pas grand effet donc. Un postulat malmené car le spectateur a d’abord vu la disparition du cameraman qui était, alors, sur la scène. Il a vu à l’écran ce que filmaient les protagonistes sur scène, avant de voir dans le téléviseur le compte-rendu d’un événement d’abord survenu à la scène. À faire mentalement le chemin dans l’autre sens, de l’image télévisée à l’image enregistrée, de l’image enregistrée à la scène jouée sous ses yeux, le régime de représentation inopérant postulé initialement est mis en crise. Les images dans le poste de télévision font court-circuit avec la scène dont le spectateur vient d’expérimenter la quasi-réalité, cette quasi-réalité mêlant matérialité physique des corps et jeu « pour de faux » des acteurs. La vie hors-sol d’une famille calfeutrée dans sa domesticité est assaillie par la première ligne d’une crise environnementale mondiale ; de même que l’événement théâtral dramatise les images moribondes du reportage. Ce qui vient d’avoir lieu dramatise ce qui a toujours-déjà eu lieu, et il se pourrait bien que les images de ce qui a toujours-déjà eu lieu soient encore ce qui nous attend.

Dimanche jouera, à maintes reprises, avec la matérialité de la présence physique des acteurs et leur mise en image. À cette première scène s’en ajouteront de nombreuses autres qui n’abandonneront jamais le dispositif articulant événements vécus, caméra sur scène et écran augmentant la scène de la réalité filmée par la caméra. Retenons-en deux, particulièrement significatives en ce qu’elles accentuent la crise initiée par le dispositif. La première rend littéral l’aveuglement. Les phares de ce qui est supposé être une voiture sont tournés vers le public, qui n’y voit plus rien. L’œil du spectateur, encore marqué par la rémanence de cette lumière aveuglante, observe sur la scène la dernière jeune femme qui ait survécu à l’hécatombe emportant l’équipe de tournage. Celle-ci revêt un équipement de plongée et s’apprête à documenter les fonds marins. Alors qu’elle pose la caméra devant ce que le spectateur comprend être l’océan via l’écran diffusant les images saisies par l’appareil technique, une vague gigantesque s’empare de l’image avant de plonger la scène dans la pénombre en un vacarme assourdissant. Voilà des images de la catastrophe qui recommencent à agir le spectateur, peut-être un peu, après l’aveuglement initial provoqué par les phares de voiture qui, d’abord, a pu le stigmatiser en tant qu’il refuse de voir pour continuer à vivre chaque jour comme un dimanche, ensuite pourrait l’empêcher, justement, d’être le spectateur d’une vie en mode automatique : ne plus être le spectateur jouissant à son aise de la scène, mais se laisser littéralement submerger. Par ce renversement ultime, ce n’est plus le spectateur qui commande ce qu’il en sera des images, ce sont les images qui se font réalité pour lui. Les images le saisissent plus qu’il ne les regarde – images hallucinées.

Mains démiurgiques, mains poétiques

La patte de l'ours dans la pièce de théâtre DimancheEnsuite, la main, en repartant de la scène initiale. D’abord celle de l’ours, une patte donc, qui serait lancée au secours du cameraman de l’équipe de tournage qui vient de tomber dans l’eau gelée après qu’une plaque de glace se soit brisée. Derrière la patte de l’ours, il y a la main de l’homme. Sur scène, une marionnette d’ours à taille réelle est animée par deux acteurs. C’est une chose que l’on a toujours remarquée avec les marionnettes : l’animateur a beau faire, jusqu’à tenter de se cacher dans le noir d’un costume de circonstance, on ne peut pas s’empêcher de jeter un œil à ses gesticulations. Aussi doué soit-il pour rendre avec finesse les mouvements du représenté visé par la marionnette, l’animateur reste présent comme le démiurge imprimant partout sa marque. Et pour sûr, les animateurs, Julie Tenret au plus haut chef, mettent une technique habile au service des observations les plus fines. L’ours agite la tête pour s’ébrouer avec un naturel déconcertant, le petit d’ours joue dans le poil généreux de sa mère, et la bande son se synchronise à merveille sur les plus petites expressions des deux animaux. C’est parfait, mais voilà, on ne cesse pas moins d’admirer le génie de l’animateur que l’on se laisse emporter par le naturel de la marionnette. Il n’y a toutefois pas lieu d’y lire le moindre défaut, la présence du marionnettiste étant amenée à jouer un rôle déterminant dans Dimanche. L’une des métaphores les plus connues de la marionnette, celle de la main invisible qui tire les ficelles comme elle détient le pouvoir en pleine obscurité, y trouve en effet une expression nouvelle : il n’y a rien sur cette terre qui ne soit formé (dans les tous les sens évoqués en introduction) par la main de l’homme.

De nombreuses marionnettes reviendront au cours de la représentation : ours, vieille dame, oiseaux, poissons. L’évolution est repassée à l’envers, comme une remontée dans le temps d’où, on n’en sort pas, la main de l’homme ne s’exclut plus jamais. L’image la plus significative surviendra de la toute fin où, perception hallucinatoire oblige, le spectateur croit contempler la danse toute poétique, parce que représentée, d’une méduse, alors qu’il s’agit d’un ventilateur emporté lors d’un raz-de-marée géant. Les traces laissées par l’homme partout, toujours. Mais si la perception se fait hallucinatoire, c’est parce que le spectateur ne voit plus que des objets en suspension. Ceux-ci semblent véritablement flotter sous ses yeux, dans une danse spirite dont la poésie ne cesse de bouleverser. La grande beauté de cette scène tient précisément à ce que les corps des animateurs, démiurges humains par trop présents, se sont dorénavant exclus du tableau. Tristesse matinée de sentiments contradictoires, d’abord, car la scène pourrait illustrer la disparition finale de ce parasite humain qui a trop bien réussi (à se défendre d’un milieu par définition hostile, un milieu à soumettre et domestiquer), jusqu’à provoquer sa perte – un homme mort flotte au milieu des vestiges de la domesticité (le réveil matin, évidemment) et des poissons. Mais elle devient véritablement chant d’espoir et poésie lorsqu’une main, puis deux, puis une dizaine se mettent à nager avant d’entrer dans un ballet aquatique. Le spectateur ne voit toujours pas les corps qui soutiennent ces mains, ces mains qui jusqu’alors s’engouffraient jusque dans les entrailles de ce qui n’était plus alors que la marionnette de l’homme : vieille personne dont on s’occupe peu, animal dont on rend la vie impossible. La main industrieuse cède le pas à la main poétique, que les compagnies Focus et Chaliwaté veulent solidaires. De la patte de l’ours qui demeurait indéterminée, oscillant entre la pêche du chasseur et la main tendue de l’entraide, à ces mains du ballet aquatique, les acteurs de la scène se prennent encore à rêver.

Le 7ème jour

Dimanche, comme un jour de repos. Dimanche, ce fameux septième jour où Il se reposa. Il y avait certainement quelque chose de démiurgique dans cette œuvre, à commencer par ces mains qui animent habilement des marionnettes plus vraies que nature, ou ces corps qui se font montagnes, collines, routes. Sauf que les démiurges, en fin de compte, ne se reposent jamais, en font probablement trop pour maintenir le statu quo : ils ne cessent de faire et refaire le monde à leur image. À ce titre, Dimanche c’est d’abord la reconnaissance intégrale d’un monde fait à l’image et par la main de l’homme. Mais ensuite, Dimanche, c’est aussi la convergence de l’image et de la main vers la perception hallucinatoire : l’image qui nous agit comme hallucination, la main qui cesse d’être industrieuse comme poésie. Par la rencontre de l’image hallucinée et de la main poétique, le 7ème jour devient avec Dimanche celui d’une transformation, après que nous ayons été saisi par tout cela qui ne peut plus être « vu bon »(1)Nous faisons bien entendu référence à Genèse, 1, 31 : « Dieu vit tout ce qu’il avait fait ; et voici : cela était très bon ».. On le voit, aussi belle soit la représentation, les questions posées par Dimanche restent adressées aux modes d’existences, au mieux pour en briser le statu quo.(2)Toutes les images proviennent du site officiel de la compagnie Chaliwaté : http://www.chaliwate.com/.

Fiche Technique

Écriture et mise en scène
Julie Tenret, Sicaire Durieux, Sandrine Heyraud

Interprétation
Julie Tenret, Sicaire Durieux, Sandrine Heyraud en alternance avec Muriel Legrand, Thomas Dechaufour, Shantala Pèpe ou Christine Heyraud

Genre
Comédie dramatisée

Tournée
Dès novembre 2019 dans le monde entier. Plus d'informations : http://www.chaliwate.com/agenda/

Notes   [ + ]

1.Nous faisons bien entendu référence à Genèse, 1, 31 : « Dieu vit tout ce qu’il avait fait ; et voici : cela était très bon ».
2.Toutes les images proviennent du site officiel de la compagnie Chaliwaté : http://www.chaliwate.com/.
Sébastien Barbion
Sébastien Barbion
Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.