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Caméra et micros des médias
Chronique

Devant les images du Coronavirus : Réalisme de crise

Sébastien Barbion
Ce 29 mars 2020, plus de 3 milliards d'habitants sont confinés sur la planète, réduits à l'observation d'une crise mondiale provoquée par une pandémie de maladies à coronavirus. Les lignes qui suivent ont été écrites par un spectateur idiot, si l'on veut bien entendre par là, dans le sillage de Deleuze, celui qui n'a pour lui que la raison naturelle, sans les béquilles d'aucune vérité révélée ou tradition livresque. Elles témoignent d'un rapport au monde qui passe par les images, s'épuise dans les images, informées par les pouvoirs médiatique et politique. À ces images sont arrachées quatre formes de réalisme de crise qui s'offrent comme autant de tentatives d'en sortir.
Sébastien Barbion

Ce qui suit ne contient que les observations abstraites d’un pur spectateur, à savoir celui qui n’a plus de rapport au monde que médié par les images et les dispositifs de représentation qui les produisent. Cet homme partage avec le cinéphile sa cage dorée. Pour l’un comme pour l’autre, toute perspective de connaissance ne se construit qu’à travers les images que d’autres, sur le terrain, ont bien voulu donner. Les images du, des, mondes que ces arpenteurs construisaient autant qu’ils s’en faisaient les observateurs situés, eux-mêmes déjà plus ou moins en train de répéter ces images qu’ils avaient pu observer chez d’autres, depuis la cage dorée, lorsqu’ils n’étaient pas situés, sur le terrain.

Sachant cela, loin d’avoir entamé quelque parcours de vérification (Daney, vu par Deleuze, en voyageur qui ressentit le besoin de parcourir le monde afin d’évaluer la justesse des images recueillies en cinéphile), loin d’avoir pratiqué le terrain mettant au défi toute représentation, on ne trouvera ici qu’une tentative de s’en sortir – depuis le cœur même de cette cage dorée, depuis l’œil du cyclone, depuis la querelle des représentations. C’est tout le réalisme que ce spectateur abstrait, abstrait de toute autre forme d’effectuation d’une réalité, peut gagner depuis les images. Un réalisme de crise, cette fois provoqué par une pandémie de maladie à coronavirus, dont nous avons repéré la manifestation sous quatre formes : la répétition (la représentation confirmée), le panoramique (la représentation hiérarchique), le cadre vidé et le cadre étiré (la représentation thétique et matérielle)(1).

Répétition (représentation confirmée)

Malgré les mesures autoritaires et la censure du régime chinois, des images de l’épidémie de coronavirus furent envoyées au monde entier depuis le foyer de Wuhan, au moins depuis la fin janvier, avant d’être disséminées à leur tour sur les réseaux sociaux. Au milieu de ces images, dont l’authenticité est rapidement suspectée en même temps qu’elles alimentent les théories les plus folles chez les internautes adeptes de l’enquête, reviendront comme des suspects clés les images de ces patients enfermés dans des caissons, ainsi que de médecins en combinaison intégrale les protégeant de ce qui semble être la plus grande menace vitale qui soit. Il faudra du temps au regard pour passer l’effet de sidération et intégrer ces images dans l’ordre de la signification : qu’elles peuvent bien raconter quelque chose de la dangerosité de ce qui arrive, qu’elles racontent bien quelque chose qui est en train de se passer – et va se passer.

Car cela était d’abord là-bas, fort loin – si ce n’est même radicalement ailleurs plus que loin, dans ce monde parallèle peuplé d’images médiatiques contenues et retenues dans le petit écran. De mémoire d’enfance, les images au départ incompréhensibles et sidérantes d’attentats en Palestine n’ont rapidement plus été éprouvées, digérées par l’habitude perceptive en même temps qu’elles se faisaient signature d’une fin de JT faisant mine de donner des nouvelles du monde entre les bons plans du weekend et le point météo. L’épidémie occupait médiatiquement cette même place, miroir de rien, nouvelles de rien, pur ailleurs qui ne nous concernerait pas. Ces images furent d’abord aussi inoffensives à l’écran que ne l’a été cette maladie lorsqu’elle se tenait à plusieurs milliers de kilomètres du poste de télévision.

C’est alors que les Italiens nous ont fait parvenir des images similaires, dès la mi-février, près d’un mois après ces premières images de Chine qui demeuraient jusqu’alors tantôt invisibles, tantôt incroyables. À nouveau nous voyons des patients sous caisson, des médecins en combinaison intégrale. En France, en Belgique, les chaînes d’information ne couvrent que très peu ce qui arrive, un peu plus toutefois maintenant que les kilomètres qui nous séparent de ce qui n’est encore pour nous qu’image diminuent. La voix officielle du pouvoir, ce verrou de significations politico-médiatiques, continue à parler de grippe quand la représentation – maintenant confirmée par l’Italie – porte les signes d’un danger autrement plus grand. L’ordre des mots demeure intact malgré la confirmation de la représentation.

C’est dire que quelque chose qui tient de la vérité d’une représentation, en même temps que de la critique d’un discours, s’est imposé à l’observateur par une double et stricte répétition : répétition têtue du pouvoir politico-médiatique qui gardait le contrôle des mots, répétition obstinée du reflet dans le miroir que nous tendaient nos voisins – leur présent, notre futur. À de rares exceptions, les chaînes d’événement se sont répétées un peu partout de la même façon, et chaque pays a rencontré ce même futur dont Wuhan envoyait les images depuis le mois de janvier. Le reste n’a été que confirmation de la représentation, et amendements (réécriture de l’histoire, retournements de veste coutumiers) du discours ordonné. Le pouvoir fait mine d’avoir contrôlé ce qu’il n’a pas voulu regarder.

Panoramique (représentation hiérarchique)

Rien de surprenant : l’épidémie de coronavirus sévissant à Wuhan a quitté la rubrique « faits divers », une fois que cette « diversité de faits » qui ne nous regarderaient pas, et, par la force de la représentation, ne nous intéressent pas, s’est dangereusement rapprochée du vocable de la pandémie. Peu de kilomètres séparaient maintenant le virus des citoyens de France ou de Belgique. En même temps, certains porte-paroles officiels, par ailleurs épidémiologistes, invités sur les plateaux de télévision abandonnaient le ton léger qu’ils avaient pris jusqu’alors : il se pourrait bien que ça soit tout de même autre chose qu’une grippe. Le discours a changé sur toutes les lèvres, le confinement s’impose progressivement en Europe, et le pouvoir continue à parler comme si son discours ne rencontrait aucune contradiction. Les mots sur les choses ne cessent de changer, d’un jour à l’autre, et pourtant ceux et celles qui parlent à l’écran font comme si tout n’était que continuité.

Le changement fut abrupt. En moins d’une semaine le coronavirus, de la minute qui lui était accordée jusqu’alors, s’est emparé de l’intégralité de l’information, jusqu’à transformer certaines chaînes de télévision en chaînes d’information en continu. De cette inflation nous retenons une scène survenue lors de l’un de ces directs sur la première chaine nationale belge. Obligé de meubler par les mots ce qui n’a rien de spectaculaire par l’image – la façade d’un immeuble, rue de la loi, où se réunissait à huis clos un Conseil de sécurité afin de déterminer les mesures à prendre pour ralentir la propagation du coronavirus –, un journaliste vient ponctuellement confirmer qu’aucune décision n’a été prise jusqu’alors. Tout à coup, tandis que nous étions de retour en plateau, nous retournons vers le direct de la rue de la loi : quelque chose serait en train de se passer. Le journaliste n’a pas cette fois à meubler le vide par les mots, il y a de l’agitation dans la rue, peu à peu bouclée par les policiers : une des voitures que nous voyons dans le champ de la caméra pourrait être piégée.

Au dispositif anti-spectaculaire du coronavirus se superpose la possibilité de l’imagerie spectaculaire de l’attentat. Il n’y avait rien que l’attente vide, il y a maintenant le suspense : la bombe serait là, on ne sait où, mais elle va exploser. Et que se passe-t-il ? Étonnamment, rien. Cette information ne semble pas intéresser grand monde. Le journaliste enchaîne, le caméraman fait un panoramique des voitures, dont l’une serait supposément piégée, à la façade muette de l’immeuble dont nous attendons qu’elle parle enfin. Le journaliste dit en substance : ce n’est pas ce qui nous occupe aujourd’hui. Le panoramique souligne : il y a ça, là, à notre gauche, mais il faut s’attarder plutôt sur ça, là, à notre droite. Le panoramique se fait hiérarchie de l’information, en même temps que l’on peut en déduire qu’à ce moment, par ce dispositif, le grand terrorisme international qui menace nos démocraties apparaît comme une menace fantôme, quand les pandémies racontent une autre histoire qui nous concerne tous. Ce serait bien là qu’il se passe quelque chose, et pas dans le virtuel de l’hypothétique attentat qui nous menacerait tous à chaque seconde, à chaque instant, en chaque point du monde(2).

Cadre vidé, cadre étiré (représentation thétique, représentation matérielle)

Une fois « l’entre-chien et loup » de l’événement passé, soit ce moment d’oscillation entre le « business as usual » qu’ont privilégié tous les États malgré l’annonce des catastrophes à venir et le changement de paradigme lié au confinement, l’imagerie thétique s’est à nouveau invitée dans les reportages : l’image devait dire une chose, et rien que cette chose. Certains envoyés spéciaux, aux quatre coins de l’Europe, n’allaient chercher d’image qu’ils n’avaient déjà marquée du sceau de la signification. Ce sont des représentations thétiques, au sein desquelles les concepts soumettent les mots, et les mots les images.

Un envoyé spécial assure le direct depuis Barcelone, nouveau foyer d’épidémie de maladie à coronavirus. Il prend son poste à proximité d’une grande place publique, assez loin toutefois que pour ne pas donner une idée précise de vagues mouvements qui pourraient s’y produire. Il raconte le confinement strict des habitants de la ville. Il évoque ses longues balades à travers une ville complètement déserte, d’ordinaire si peuplée en début de soirée. Jusque-là, tout était parfait : la voix qui fait le récit du vide, l’image qui illustre le vide, à la réserve près des moyens de transport qui pourraient aussi bien circuler à vide sous la conduite d’automates. Et c’est à l’instant précis d’une ultime répétition de la formule thétique du moment – « les rues sont complètement désertes » – que surgit un cycliste traversant le champ de la caméra. Nous avons cru voir un léger sourire embarrassé se former sur le visage du journaliste, comme s’il s’était surpris lui-même à raconter une histoire incroyable. Il y a bien un homme derrière l’automate de l’information qui, une fois l’ordre d’une nouvelle représentation thétique reçu, s’échine à soumettre toute réalité à la thèse(3)

Tout à l’opposé de cette représentation thétique, qui n’en a pas moins cette fois laisser échapper quelque réalité contradictoire, des images en provenance d’Italie nous ont laissé voir la torsion que peut imposer une certaine réalité au dispositif de représentation, et à la représentation elle-même : le dispositif technique qui se soumet aux conditions matérielles dans lesquelles se produit la représentation. Les longues perches se sont multipliées pour capter le son tout en respectant une certaine distance avec l’interlocuteur. Également, le cadre est agité par une seule question : comment faire tenir ensemble plusieurs personnes censées dialoguer au sein d’un même cadre quand il convient de maintenir une distance suffisante entre elles afin de limiter les risques de propagation du virus ? Nous n’observons plus à l’écran cette distance sociale moyenne que les individus mettent spontanément autour d’eux, mais la distance médicale supposée limiter le risque de propagation du virus. En conséquence, le cadre s’étire démesurément, ainsi que lors de cette rencontre entre un journaliste un docteur italien, dont les corps seront rejetés de part et d’autre, chacun à une extrémité de l’image. L’interaction sociale n’est pas loin d’être peu crédible, sinon impossible – du moins à travers cette représentation qui porte les stigmates du virus.

Réalisme de crise, un réalisme de contamination

De toutes les variations sur le réalisme de crise que nous venons d’observer, la soumission des principes techniques à des conditions matérielles donne peut-être à sentir avec le plus de force la présence d’une autre forme de réalité qu’imagée dans la représentation, celle d’un quelque chose qui passe bien d’un corps à l’autre quand bien même la chose ne se voit pas, tout un monde secret de contaminations qui font muter tant les corps que leur représentation. Chacune de ces variations, néanmoins, lézarde avec profit les dispositifs souvent trop cadenassés de l’information, qu’ils soient informés par le pouvoir politique ou médiatique. C’est peut-être par ces lézardes que ce spectateur étroit, borné de plafond, aussi idiot qu’un pur cinéphile – c’est-à-dire pour sa part abstrait de toute autre réalité mondaine qu’imagée –, accède à un supplément de réalité ou de vérité.(4)

Notes

1. Il y a toujours un peu de honte à prendre la plume quand la fumée sort encore des faits : l'événement est encore en cours, hommes et femmes d'action l'affrontent au quotidien, quand le théoricien – parfois trop loin du terrain – se contente d'observer et consigner ses observations. Aussi, la théorie a toujours contre elle le temps lorsqu'elle prétend s'emparer de l'actualité : l'hétérogénéité d'un présent en train de se produire n'a que faire des systèmes. Pourtant, écrire depuis le temps troublé d'une crise est tout ce que peuvent certains, qui ne sont décidément pas « hommes ou femmes d'action ». C'est leur manière de dire qu'ils sont concernés par l'événement, solidaires de ceux qui en traversent l'épreuve. Manière, peut-être également, d'aider chacun à répondre à ces épreuves, quand les mots les plus avisés d'autres que nous contribueraient – rêvons un peu – à une meilleure préparation à l'action.
2. L'idée ne s'énonce évidemment pas sur le plan des faits et effets destructeurs d'actes terroristes, mais sur le plan de la concurrence des représentations en lutte pour saturer l'ensemble de ce qui est. Nous n'inventons rien ici, nous nous appuyons sur les nombreuses voix qui se sont levées contre l'instrumentalisation du terrorisme, en France notamment, à toute fin de légitimer un état d'urgence comme un état d'exception autorisant le pouvoir à atteindre aux libertés individuelles les plus fondamentales. Voix qui se lèvent d'ailleurs également aujourd'hui à l'occasion de cette pandémie, puisque l'État français ne semble pas loin de faire entrer dans le droit commun un état d'urgence sanitaire permettant, là encore, de prendre des mesures aussi liberticides qu'exceptionnelles (cf. Raphaël Kempf : « Il faut dénoncer l’état d’urgence sanitaire pour ce qu’il est, une loi scélérate », Le Monde, 24 mars 2020). C'est d'abord la réduction de l'intégralité des champs de la vie, et de toute réalité, à l'une ou l'autre réalité qui se ferait "toute" qui est en question ici : que celle-ci ait pour nom « terrorisme » ou « coronavirus ». Ce sont aussi deux formes de contagions et déstabilisation des États, par lesquels certains États cherchent encore le moyen d'étendre l'extension des lieux légitimes d'exercice de leur pouvoir.
3. À ces images thétiques, on ajoutera la mise en scène quotidienne d'une sociabilité retrouvée dans diverses saynètes médiatiques. Les journalistes de La Une, si l'on s'en tient à la première chaîne nationale belge, se font les metteurs en scène des divers signes de gratitudes envoyés, d'abord spontanément, par la société civile et différents corps de métiers aux membres du personnel médical. Ils donneront le top au DJ qui doit faire démarrer la musique sur laquelle danseront les personnes présentes sur le balcon de l'immeuble lui faisant face ; ils feront jouer et parler les gens comme des automates qui attendent patiemment leur entrée en scène avant de déclamer leurs lignes contenant irrémédiablement le vocable guerrier de la première ligne, voire de la ligne de front, depuis que le président Macron a lancé le mot d'ordre d'une pandémie comprise comme une guerre contre un ennemi extérieur – ce qui permet aisément, veille stratégie qui ne fait plus beaucoup de dupes, de ne pas s'attaquer aux manquements de l'intérieur en appelant au dépassement de toute rancœur dans une union nationale et solidaire face à quelque ennemi qui ne viendrait que de l'extérieur.
4. Image de une par Engin_Akyurt de Pixabay.