Cendrier contre Cendrillon : quelques Observations sur l’Actualisation d’un Conte par Joël Pommerat
Par Sébastien Barbion, le 12 Janvier 2016
Pour Le Rayon Vert

Cendrillon (Joel Pommerat)

Cendrier contre Cendrillon : quelques Observations sur l’Actualisation d’un Conte par Joël Pommerat

Cendrier contre Cendrillon : quelques Observations sur l’Actualisation d’un Conte par Joël Pommerat

Cendrillon, une pièce de théâtre de Joël Pommerat (2012)

Avec Cendrillon, Joël Pommerat et la compagnie du Théâtre National de Bruxelles nous livrent une actualisation d’un conte endormi. Actualiser le conte c’est d’abord l’arracher aux rêves qui l’ont capturé. Ces rêves, pour nous, furent ceux de la Cendrillon de Perrault lue par Disney : un rêve d’amour éternel, le destin qui lie le prince à la princesse. C’est probablement la Cendrillon qui habite le coeur de ceux qui furent enfants en 1954 et après. Pommerat réveille le conte en substituant au rêve d’amour éternel l’histoire du deuil d’une très jeune fille qui ne rêve plus. Ayant fait l’objet d’un traitement filmique, nous espérons que l’oeuvre rejoindra l’Éternité aux côtés de l’interprétation de Walt Disney.

Sandra (Déborah Rouach) est une « très très jeune fille » en haillons, les cheveux bruns ébouriffés, les yeux foncés, qui n’a rien de la rousse aux yeux bleus, princesse en devenir de Disney. Elle ne chante pas avec les oiseaux et les souris, ne danse pas la valse, se tient mal, au point qu’il faudra la redresser à l’aide d’un corset médical qu’elle portera pendant une grande partie de la pièce, et qui lui donne l’allure d’une convalescente. La petite fille peinera sans doute à s’identifier à celle qui ne lui ressemble pas, elle qui a déjà pris toutes les manières de maman et rêve de prendre celles des princesses de la télévision.

Sandra n’a pas fière allure, et peu importe. Au chevet de sa mère, elle essaye d’entendre ce que souffle ce vent hors de cette bouche. Elle n’y entend rien, traduit tout, avant que la mère n’expire : Sandra doit penser à sa mère jusqu’à la fin des temps, sans quoi celle-ci mourra pour de bon. Tout suffira à la lui rappeler. À commencer par ce qui fait mal, car il n’y a rien de plus entêtant qu’une douleur qui pique le corps. Dans la maison de la femme promise à son père (Alfredo Canavate), sa future belle-mère (Catherine Mestoussis), Sandra se charge donc de tous les fardeaux. Elle nettoiera tout ce qu’elle peut nettoyer, elle rangera tout ce qu’elle peut ranger, elle servira tout qui elle peut servir. C’est en faisant tout ce que sa mère faisait que Sandra ne l’oubliera pas. La souffrance de Sandra se trouve dès lors justifiée par l’économie de nécessité du conte : si ceci arrive, alors cela arrive ; si j’oublie ma mère, elle meurt une seconde fois, définitivement. Il est dès lors très secondaire que la belle-mère soit hystérique, les deux belles-soeurs (Noémie Carcaud, Caroline Donnelly) maléfiques. Il devient également inutile de justifier la souffrance de Cendrillon par la méchanceté des trois femmes, ainsi que doit le faire Perrault.

On avait oublié ce que l’Allemand, toujours plus terre-à-terre, retenait dans sa langue : Aschenputtel, Cendrillon, est un être de cendres. Cendrier, ainsi que la nomme les belles-soeurs dans la pièce de Pommerat, contre Cendrillon. Sandra donne sa vie à un mort pour le préserver d’une seconde mort, définitive. Les cendres qu’elle ramasse ne renvoient plus tellement à la crasse du monde, mais à ces petits bouts d’elle-même qui ne demandent plus rien du monde dès lors qu’ils se sont mis au service du souvenir de la mère. Pommerat évite ici la légèreté de Disney qui faisait chanter et rêver la vie à une Cendrillon née pour séduire et aimer le prince charmant. À la conviction éternelle de la princesse, son rêve d’amour inébranlable, se substitue le désir malheureux et auto-destructeur de la pénitence. Histoire du Phénix, Cendrillon conte la naissance d’une jeune femme dans les cendres de la très jeune fille qui pense à sa mère en travaillant à lui ressembler.

On avait également oublié un autre aspect du conte : sa cruauté drôle et bizarre. À l’éternité des types devenus transparents se substituent des individus singuliers coincés dans leur désir. Les deux soeurs qui fantasment sur le prince s’excitent contre un mannequin en plastique auquel elles ont baissé le pantalon — désir bloqué de l’hystérique prisonnière de ses fantasmes cruellement illustré. L’hystérie morale de la belle-mère n’a plus besoin de s’habiller des fracs de la Méchanceté typique pour agresser sans détour à coups de cris tout ce qui l’entoure. Prise dans un rêve bourgeois d’ascension sociale dont le signe est toujours extérieur, la belle-mère s’habille en costume d’époque lors de la soirée du Prince — désir bloqué de la bourgeoise montré avec une cruelle ironie. Quand le roi (Alfredo Canavate) vient à la recherche de la jeune fille qui a su tromper l’obsession du prince pour sa mère, Cendrier demande, avec la désinvolture des esprits les plus simples, d’aller discuter ailleurs car il lui faut passer l’aspirateur — désir bloqué de la pénitente qui ignore dans sa vie de mort-vivant tous les hochets du monde humain, abolit toutes les hiérarchies symboliques. Dans cette économie de désir, la fée (Caroline Donnelly) n’a aucun pouvoir magique, si ce n’est la magie des hommes de cabarets. Des trucs qui fonctionnent une fois sur dix, avec lesquels elle est franchement maladroite. Son rôle principal consistera à remettre en mouvement un désir qui s’est bloqué sur le deuil de la mère, et qui d’ailleurs, à la fin, commence sérieusement à « nous faire chier » — selon les mots de la fée.

On avait enfin oublié la littéralité du conte. La très très jeune fille, qui n’attend plus rien du monde, colle aux choses le plus simplement du monde. N’attendant rien, il n’y a place dans son esprit pour aucune projection. Sur le plan littéraire, le texte s’allège de tout ce qui fait décoller hors de la trivialité du quotidien : rêves éveillés, chants niais qui habitent le conte relu par Disney. Quand Cendrier retrouve le prince une seconde fois, elle lui explique que sa mère est morte, et qu’une grève de dix ans « c’est un peu bizarre quand même ». Celui-ci, en guise de remerciement, lui offre l’une de ses chaussures. Cendrier l’accepte avec une expression simple qui nous fait entendre : « pourquoi pas, si ça lui chante, elle est pas mal cette chaussure ». Cette chaussure n’est jamais qu’une chaussure offerte par un gentilhomme à une jeune fille. Et rien de plus : pas de métaphore, pas de magie autour de cette godasse, rien qu’un objet à utiliser, ou pas. Toutes les phrases de Cendrier sont drôles et crues, dans un monde qui ne croit pas en grand chose, au plus près des petits événements de la vie quotidienne.

À montrer et appeler un chat, un chat, Pommerat rend au conte sa violence absolue : l’expérience d’un enfant face à la mort. La violence qu’éprouve l’enfant est absolue et rien dans ce monde ne permettra d’en relativiser les effets. Il y a, puis il n’y a plus. Et c’est tout. Pas la peine de se raconter des histoires : la méchanceté de la belle-mère, la jalousie des soeurs, le désamour du père ne sont que des façons de se voiler la face, de justifier, relativiser, médiatiser l’absolue souffrance face à la perte de ceux que l’on aime. On s’émeut alors de la plus belle scène de la pièce, quand Cendrier annonce au prince que sa mère est morte depuis dix ans. La littéralité du conte fait trébucher les mots sur la mort. Ne pouvant dire que ce qui est, la langue du conte bute sur ce qui n’est plus. Aucune médiation symbolique ne viendra faciliter l’énonciation, aucun rêve ne viendra réconforter le survivant. La langue et l’esprit de Cendrier ne permettent d’espérer. Et il faudra faire tourner la phrase plusieurs fois, superbe morceau de littérature, pour enfin parvenir à dire au Prince, comme à soi-même : « En fait, ta mère est morte, voilà ». Voilà : Cendrier peut redevenir Sandra, le prince devenir charmant, et ensemble vivre heureux dans une danse frénétique.

C’est toute l’effroyable beauté de cette actualisation d’un classique toujours méconnu du grand public — méconnu car devenu mythologie populaire, chef d’oeuvre de Disney qui anesthésie les contes à coups d’Amour (Prédestiné), de Types (le Méchant, la Méchante, le Gentil, la Gentille), de Princes et Princesses peuplant sans cesse les mêmes rêves éternels. Actualiser le conte ne consiste pas à moderniser le langage, à remplacer les costumes d’une non-époque immémoriale par des habits contemporains. « Actualiser » signifie ici rendre à la mémoire des couches inexplorées du conte : nous ne savions plus que Cendrillon était l’être de cendres, que Cendrillon était Cendrier ; nous ne savions plus que le conte était cruel ; nous ne savions plus que le conte était littéral. Pommerat rend le conte à sa réalité triviale — désirante, cruelle et littérale — le dépouillant des couches idéologiques du rêve Disney-Perrault.

Fiche Technique

Texte et mise en scène
Joël Pommerat

Acteurs
Déborah Rouach, Alfredo Cañavate, Catherine Mestoussis, Noémie Carcaud, Ingrid Heiderscheidt, Marcella Carrara

Durée
1h40

Année de production
2012

Vu sur
Arte TV


Sébastien Barbion

Sébastien Barbion

Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.


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Pour citer cet article : Sébastien Barbion, « Cendrier contre Cendrillon : quelques Observations sur l’Actualisation d’un Conte par Joël Pommerat », dans Le Rayon Vert [En ligne], publié le 12 Janvier 2016, imprimé le 22 May 2018, URL : https://www.rayonvertcinema.org/cendrillon-pommerat/.