« Call Me by Your Name » : Attachement facile
Par Thibaut Grégoire, le 12 Février 2018
Pour Le Rayon Vert Cinéma

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« Call Me by Your Name » : Attachement facile

« Call Me by Your Name » : Attachement facile

« Call Me by Your Name » (2018), un film de Luca Guadagnino

 

Mettant en scène un scénario de James Ivory, lui-même adapté d’un roman de André Aciman, le nouveau film de Luca Guadagnino (Amore, A Bigger Splash) revêt la forme et la construction d’un récit initiatique, une chronique sur une période déterminée d’un bout de vie d’un ou plusieurs personnages, comme ont pu l’être récemment des films tels que La Vie d’Adèle ou encore Boyhood. Moins étalé dans le temps que les deux films prémentionnés – et particulièrement nettement moins que BoyhoodCall Me by Your Name s’attache à rendre compte de la rencontre et de la naissance d’une amitié amoureuse – dans les années 80 – entre un adolescent et un jeune homme, Elio et Oliver, jusqu’à leur séparation, quelques mois plus tard.

Le récit est clairement délimité de cette manière-là et s’applique donc à faire entrer la vie des personnages et leurs sentiments dans ce cadre, posé d’emblée comme un programme à respecter. Dès le début du film, le spectateur sait qu’Oliver, jeune doctorant en archéologie venu travailler avec le père d’Elio dans leur villa familiale en Italie, n’est présent dans la vie de cette famille que le temps de l’été. Le fait même de débuter le film par son arrivée laisse présager, presque à coup sûr, qu’il se terminera par son départ. Sur le plan strict du respect du programme, Call me by Your Name se permet cependant une petite licence transgressive, puisque qu’il « prolonge le plaisir », sur le fil, en donnant à Oliver et à Elio le privilège de vivre leur relation en dehors du cadre de la famille, et donc de manière moins dissimulée.

S’agissant de ce type de film, centré sur les personnages – et donc indirectement sur les acteurs – le degré d’implication du spectateur est presque intrinsèquement lié à son degré d’empathie pour les personnages, lequel va plus ou moins de paire avec l’intérêt qu’il peut porter aux acteurs et à leur jeu. Il est donc difficile de porter un regard critique objectif sur un tel film, tant l’engouement ou le rejet qu’il suscite est directement lié à l’attachement qui se crée ou pas avec les acteurs/personnages. Dans un même ordre d’idées, il est également difficile de complètement se désintéresser du film, tant le processus de familiarisation avec les personnages, cette volonté de faire partager au spectateur un bout de leur vie, sur une longueur diégétique plus ou moins importante, crée facilement une addiction. Il en résulte donc une certaine forme basique d’efficacité – comme on pourrait le dire assez abruptement de films ayant un aspect ludique interactif, comme par exemple ceux faisant intervenir un paradoxe temporel ou une mise en abyme – qui confère au film un « capital d’attachement » presque immédiat, facile.

Reste à savoir si l’on est plutôt tenté d’assimiler cette « facilité » à un défaut ou à une qualité. Il y a, en tout cas, d’autres éléments qui sont peut-être plus problématiques dans la conception-même du film. Notamment, cet aspect de film « à l’européenne », tel que se l’imagine un public américain avide d’ailleurs. Call Me by Your Name est en effet baigné de ce qui ferait le charme désuet d’une vieille Europe aux attraits multiples : l’histoire, l’art, la beauté, la sensualité, la musique classique,… Tous ces clichés sont présents dans Call me by Your Name, au point que l’on peut se demander si son succès auprès de la critique et de la profession américaines – le film occupe une place de choix dans l’actuelle course annuelle aux prix – n’est pas lié à cette fascination parfois béate devant une culture à la fois proche et éloignée.

Une autre donnée qui pose question est cette manière qu’a Luca Guadagnino de surligner à gros traits certains éléments liés à la relation homosexuelle entre les deux personnages principaux, notamment lors d’une conversation intervenant vers la fin du film, entre Elio et son père. En évoquant l’amitié très forte qu’entretenait son fils avec Oliver, maintenant parti, le père d’Elio cite Montaigne parlant de son amitié avec La Boétie (« Parce que c’était lui, parce que c’était moi »). Cette citation se suffirait normalement à elle-même pour faire comprendre que le père est au courant de la véritable nature de la relation entre Elio et Oliver. Or, tandis que la scène a déjà atteint son apogée émotionnelle, elle s’étire vers un dialogue édifiant entre le père et le fils, explicitant plus que clairement que l’intégralité de la famille est au courant de ce qui s’est passé, et suggérant, en guise de cerise sur le gâteau, que le personnage du père est lui aussi en proie au refoulement de sa propre homosexualité – ce que le jeu aussi ostentatoire qu’efféminé de l’acteur Michael Stuhlbarg vient alors appuyer. Cet exemple n’est heureusement pas représentatif de l’ensemble du film, lequel se montre plus subtil que cela la plupart du temps, mais il participe néanmoins à en « sortir » le spectateur le plus immergé qui soit, à l’extraire du flux que Call Me by Your Name tend à maintenir, cette incursion dans la vie des personnages.

Fiche Technique

Réalisation
Luca Guadagnino

Scénario
Luca Guadagnino, James Ivory

Acteurs
Armie Hammer, Timothée Chalamet, Michael Stuhlbarg, Amira Casar, Esther Garrel

Durée
2h12

Genre
Drame

Date de sortie
2018

Thibaut Grégoire

Thibaut Grégoire

Rédacteur au Rayon Vert et au Suricate Magazine. Fondateur de Camera Obscura Cinéma.

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Pour citer cet article : Thibaut Grégoire, « « Call Me by Your Name » : Attachement facile », dans Le Rayon Vert Cinéma [En ligne], publié le 12 Février 2018, imprimé le 25 February 2018, URL : https://www.rayonvertcinema.org/call-me-by-your-name-critique/.