« Bohemian Rhapsody » de Bryan Singer : Les débordements du Biopic

« Bohemian Rhapsody », un film de Bryan Singer (2018)

Lors de sa sortie en salle, Bohemian Rhapsody a tant attisé la curiosité des critiques que des mélomanes. Les premiers espéraient que ce biopic retraçant la vie de Queen et, surtout, de son leader charismatique Freddie Mercury, éviterait les travers si fréquents afférents au genre. Les seconds attendaient un juste portrait de l’idole pop, fondé sur une documentation historique rigoureuse et une bande son irréprochable. Si la bande son est d’ordinaire sauvée par les uns et les autres – comment ne le serait-elle pas, il s’agit ni plus ni moins que des chansons du groupe – la narration de Bohemian Rhapsody aura déçu tout le monde. Insupportables ces tics du biopic : qui dressent le portrait d’un homme bigger than life, de l’ascension à la rédemption, en passant par la traditionnelle chute (alcool, drogue, sexualité débridée) ; qui dressent le portrait d’un génie touché par la grâce, peu industrieux mais toujours inspiré ; qui contraignent le spectateur à se mettre à genoux devant un homme fait demi-dieu à force de contre-plongées, d’images sacrées et de dévots admiratifs, véritables intercesseurs et catalyseurs des émotions du spectateur en le chef de la famille, des amis et des foules anonymes.

Soit : par la structure de la narration, la conception de l’artiste et l’extorsion des émotions qui le caractérisent, Bohemian Rhapsody ne manque assurément pas d’agacer la sensibilité du spectateur auquel on a déjà voulu jouer ce tour là, plus d’une fois, et dont les supercheries de Rocket Man seraient un énième et vibrant exemplaire. Et pourtant : Bohemian Rhapsody fait essaimer bien des débordements qui nous laissent douter de son exemplarité. Il se pourrait que le biopic dont il est question, certes par les marges, ne soit pas seulement l’histoire d’un homme « bigger than life », mais celle d’une vie trop grande pour celui qui la porte. Sans renoncer à boucler le biopic par l’histoire d’un homme trop grand pour la vie, Bohemian Rhapsody raconte aussi l’histoire d’une vie qui déborde toute assignation – intensive et transfuge.

Farrokh a les dents longues

Tout l’inverse se profilait pour Freddie Mercury, né Farrokh Bulsara le 5 septembre 1946 dans le protectorat britannique de Zanzibar (l’actuelle Tanzanie), promis à un destin tout tracé dans le pays d’accueil. Le père ne cesse de rappeler son fils à la discrétion, à se faire membre docile d’une communauté tant marquée par le respect des traditions que par une reconnaissance industrieuse envers l’hôte généreux. Tout l’inverse se profilait également pour le personnage du biopic, promis de ne déborder de cette première assignation sociale que par la grâce d’une nature hors du commun. Signe qui ne trompe pas : une paire d’incisives excédentaire. Lorsque Farrokh propose aux membres du groupe Smile de remplacer leur chanteur démissionnaire, le guitariste, Brian May, lui donnera pour toute réponse : « pas avec ces dents ». Et Farrokh de se fendre d’un a cappella ravageur qui emporte immédiatement l’adhésion des deux musiciens. Les dents se font don bienheureux, excroissance gracieuse, puisque Farrokh n’hésite pas à expliquer que ce sont précisément ces débordements dentaires qui expliquent son chant hors du commun. C’est la première occurrence d’une série de déstabilisations de tout jugement critique devant la grâce d’une nature hors du commun, mise en scène et soulignée comme de juste par le truchement de personnages subjugués à l’écran : Bohemian Rhapsody prend le chemin de la relève d’une société qui assigne toute singularité à l’identité par une nature individuée qui déborde toute assignation sociale. Farrokh Bulsara a les dents aussi longues que tombées du ciel.

De l’assignation sociale à la grâce survenant par nature à un individu, c’était bien parti pour celui qui aime à fantasmer de la relève des déterminismes par des individualités aussi miraculeuses que géniales, individualités qui ont la fâcheuse habitude de proliférer en temps de disette politique et misère intellectuelle. Bien parti donc si l’on aime les hagiographies et les colifichets. Pour les autres, qui ne connaissent de magie qui ne soit sur-venue, née sur le lit du labeur et de l’accident, il faudra se montrer patient, et regarder à côté des nombreux intercesseurs de l’admiration béate qui essayent de capter notre regard dans le film. Et si l’on commençait précisément par ces dents ? Si nous les arrachions à la lecture qui voudrait les attribuer à l’individu génialement doué pour en voir le caractère monstrueux ? Les dents de Farrokh pourraient alors s’entendre comme le lieu d’un débordement de nature qui sur-vient à l’individu. Elles deviendraient ainsi un foyer d’indétermination qui, tout à la fois, se ferait exclusion sociale (on dirait « pas avec ces dents », comme on dirait « pas avec cette tête d’étranger »), excroissance miraculeuse qui signale le don du génie, et débordement de ce que peut contenir l’individu par une vie trop grande (en l’occurrence ici le débordement des limites du corps individué par la déformation du visage de Farrokh). Assignation sociale transcendée par l’individu génial (l’une des voies majeures du biopic), mais peut-être également individu débordé par la prolifération d’une vie qui le traverse.

Les dents longues surviennent à Freddie

Rami Malek et Lucy Boynton dans Bohemian Rhapsody

Aussi tortueuse soit cette hypothèse, à rappeler par ailleurs avec force que le film ne cessera de jouer la carte du biopic le plus insupportable qui soit, elle n’en sera pas moins confirmée par d’autres scènes laissant rêver à une sourde rébellion de la singularité donnée en partage sous l’hagiographie de l’individu génial à admirer. Ainsi d’une scène de piano, lors de laquelle Freddie Mercury – le baptême du chanteur et la naissance de Queen ont bien eu lieu depuis la rencontre avec Brian May et Roger Taylor – chante avec passion le début de Bohemian Rhapsody. C’est un moment plutôt mélancolique, où le personnage est débordé par ce qui lui arrive lors du chant. On ne saura quoi, on n’expliquera pas, et il n’y a pas là lieu d’expliquer. Mais il serait erroné d’interpréter cette scène au prisme du génie qui crée l’œuvre, tout d’une pièce, sous nos yeux ébahis, avant d’être à ce point ému par son propre génie qu’il ne parvient pas à continuer. Oui, il arrive ces moments où, à force de labeur, quelque chose traverse ce corps et cet esprit en train de s’essayer à quelque chose. Une traversée qui, l’espace d’un instant, fait entrevoir quelque chose de trop grand pour celui qui est en train d’essayer d’en formuler le passage. C’est exactement de cette traversée, de ce passage qui déborde l’individu tout en exigeant de lui qu’il remette le travail sur le métier le lendemain, ne fut-ce que pour en conserver, toujours et nécessairement de travers et comme une expression seconde, les traces, que nous semble rendre compte cette scène. Il n’y a pas lieu de moquer le caractère romantique ou éculé de cette vision : elle rend surtout compte de la fragilité de l’individu devant la création, et de combien il peut être facile de s’en détourner tant la tâche qu’elle exige de celui qui s’y essaye requiert de sacrifier – précisément et sans réserve – cette modeste individualité de corps et d’esprit. Nul besoin là d’admirer l’homme, l’individu, le génie. Simplement une vie qui passe, un événement qui survient, un labeur qui s’annonce, une naissance qui provoque tant la joie que l’effroi.

On dira que c’est encore bien peu, puisque le film conspire tellement à détruire ces rares événements. Certes nous pourrions encore revenir sur les micro-signes qui parcourent le film, comme ce « Galileo » dont Freddie Mercury exige qu’il soit chanté toujours plus aigu, jusqu’à l’impossible. Exigence qui survient précisément au cours de l’une des séquences les plus horripilantes et coutumière des biopics : ces montages accélérés de supposés grands événements qui entourent la naissance de l’œuvre du grand homme, en l’occurrence ici celle de l’album Bohemian Rhapsody, exigeant à toute force du spectateur l’enivrement par la consommation d’une somme considérable d’énergies créatrices. Alors que, à rebours, par une intensité qui fait du surplace plus que par une collection de hauts faits qui s’enchaînent, c’est le « Galileo » insistant qui offre à la scène l’hubris vocal d’une note suraiguë invoquant une figure historique majeure, tant connue par son rôle dans la genèse des sciences exactes modernes que par sa lutte contre des théologiens essayant alors de maintenir, par autorité et contre toute preuve par l’observation scientifique, l’inertie de la Tradition et du géocentrisme ptolémaïque. Nous pourrions également parler de cette volonté de faire déborder le format radio en lui imposant des durées de plus de 3 minutes, ou encore de celle de croiser les genres avec cet opéra pop-rock unique en son genre qu’est Bohemian Rhapsody.

Mais c’est probablement le final qui confirme le plus cette poussée souterraine. Une bonne partie du concert donné par Queen lors du live Aid en 1985 a été reconstituée, le groupe jouant devant un public fictif. Sauf à arguer une fois de plus de la course à l’Oscar, de la performance d’acteur – ce que démontre aussi sans conteste le film, avec un Rémi Malek évidemment plus que convaincant et qui recevra bien l’Oscar du meilleur acteur pour sa prestation dans ce film en 2019 –, le choix de reconstituer ce concert sinon in extenso, du moins en en donnant le sentiment, nous semble indiquer que ce n’est pas tant la volonté de nous faire croire à la reconstitution à peu près vraie de la vie d’un individu hors du commun qui prévaut. Plutôt, c’est cette force de vie qui déborde et traverse les individus – la vie plus grande que les individus, et non pas l’homme « bigger than life » – qu’il s’agirait de documenter. Freddie Mercury n’est plus que le nom d’un débordement vital qui est passé par là, et dont Rami Malek rend avec conviction la force. Au point que les contre-plongées ne nous semblent plus alors nous reléguer à la posture du béat devant le demi-dieu individué à admirer, mais plutôt de l’homme qui ne voudrait dire qu’une chose : la vie débordera toute assignation. Et l’image elle-même de se faire hyper-réelle plus que documentaire et authentique.

À ceux qui débordent

Si cette posture est aussi discutable, du moins sur le plan de sa fécondité politique, que celle de la relève miraculeuse de l’assignation par le génie de l’individu, nous en apprécions la bienveillance éthique qui a au moins le mérite de placer ce qui déborde et traverse toute individualité au cœur de son processus d’agrégation. Achoppé au caractère entraînant de l’homme de concert Freddie Mercury, intégrant comme jamais auparavant l’énergie du public dans l’œuvre avec des tubes comme « We will rock you » et « We are the champions »(1)Sur ce pouvoir d’entraînement et, plus largement, sur la récognition dans le biopic de Bryan Singer, lire : Raphaël Nieuwjaer, « Bohemian Rhapsody, Après le temps » dans Débordements, 13 novembre 2018., nous n’entendons pas la voix des fans de Queen, mais de ceux qui débordent, qui ne sont pas nés au bon endroit, qui ont les dents trop longues, qui veulent écouter 5m55 à la radio, qui veulent chanter plus aigu que les cordes vocales ne le permettent, qui veulent transborder les sexualités, qui sous toutes formes ne veulent plus s’arrimer à l’authentique mais faire circuler les intensités affectives. En cela, c’était bien pop et pragmatique, parfois, ce Bohemian Rhapsody – l’autre nom de la collectivité du débordement intensif.

Fiche Technique

Réalisation
Bryan Singer

Scénario
Anthony McCarten (adaptation et histoire) et Peter Morgan (histoire)

Acteurs
Rami Malek, Lucy Boynton, Gwilym Lee

Genre
Biopic

Date de sortie
2018

Notes   [ + ]

1.Sur ce pouvoir d’entraînement et, plus largement, sur la récognition dans le biopic de Bryan Singer, lire : Raphaël Nieuwjaer, « Bohemian Rhapsody, Après le temps » dans Débordements, 13 novembre 2018.
Sébastien Barbion
Sébastien Barbion
Co-fondateur et rédacteur du Rayon Vert.