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Werner Herzog : Le cinéma documentaire

« Son cinéma n’a donc jamais vraiment eu pour objet les hommes ; il s’est toujours intéressé à ce qui les déborde. Les fleuves, les montagnes, le temps lui-même. Tout ce qui excède les proportions humaines. Tout ce qui rappelle à l’homme qu’il n’est pas le maître du monde, seulement l’hôte précaire d’une réalité infiniment plus ancienne que lui. C’est pourquoi Werner Herzog ne s’est jamais contenté de raconter des histoires. Il poursuit des forces. Aussi, est-il demeuré un cinéaste solitaire, presque insituable. Trop voyageur pour être national, trop aventurier pour être théoricien, trop documentaire pour être fictionnel, trop fictionnel pour être documentaire. Chaque film est une expédition vers une frontière où les catégories cessent d’avoir cours. (…) Toujours la même intuition : l’histoire des hommes finit par être digérée par une histoire plus ancienne, celle des pierres, des eaux, du feu, de la terre. C’est peut-être cela, le véritable sujet du cinéma de Herzog : filmer le moment où l’anthropocentrisme se fissure. »

« C’est peut-être là que réside la définition la plus juste du cinéma de Werner Herzog. Non pas simplement dans l’aventure, ni dans l’exotisme, ni même dans le vertige des paysages, plutôt, dans cette fidélité obstinée aux disparus. Tous ses films semblent avancer vers ce point où les vivants apprennent à regarder les morts autrement que comme des absents. »

David Fonseca, « Ennemis intimes » de Werner Herzog : Le cinéma contre la mort

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« Le cinéma de Werner Herzog avance en crabe dans le battement dual de ses archétypes, le géant et le nain, le gros bêta visant le soleil par-delà la montagne et l’idiot qui se suffit à en recevoir l’abondance. Il claudique ainsi entre cime et abîme, le plus haut et le tout en bas, en cheminant avec le témoin, le survivant, l’ami qui l’aide à prendre ses distances avec la fascination du démiurge se révélant bouffon bouffi. »

Des Nouvelles du Front, « Échos d’un sombre empire » de Werner Herzog : L’an-archie couronnée

 

« Des témoins, il y en a chez Werner Herzog, et plus d’un. On a déjà une pensée particulière pour ce guadeloupéen qui, allongé dans l’herbe avec son chat tandis que toute la population de Basse-Terre a été évacuée de l’île, attend tranquillement la fin promise par l’éruption du volcan dans La Soufrière (1977). Sa présence même témoigne d’une vision héritée de l’histoire de l’esclavage, et fixée dans la chair de ses victimes et leurs descendants, celle d’une fatalité à laquelle il n’est peut-être pas nécessaire de se soustraire. La présence du fataliste témoigne encore de la témérité romantique du réalisateur qui en reconnaît lui-même la part de pathétique, lui qui est parti bille en tête avec deux opérateurs pour ne rien rater de la catastrophe volcanique qui aura été un événement à la seule condition qu’elle n’ait finalement pas lieu. L’événement est de l’ordre de l’imprévisible, du supplément qui fait exception à la logique réglée des situations. L’événement est ce qui arrive en n’arrivant pas. Cela, Werner Herzog le comprend in extremis en rencontrant l’homme endormi au pied d’un arbre dans l’attente que la mort vienne. Ou, plutôt, qui n’attendrait rien peut-être, souverainement indifférent à la mort promise ou à la vie qui malgré tout continue. Le désœuvrement du fataliste présente ainsi le miroir révélant au réalisateur la part obscure de son activisme aventurier, lui qui a voulu sauter sur l’occasion au risque de sauter dans le volcan en sautant avec lui. »

Des Nouvelles du Front, « Petit Dieter doit voler » de Werner Herzog : Qui témoigne pour le témoin, sinon l’ami ?

 

« On retient encore la magnifique passe de cinq films documentaires tournés par Werner Herzog entre 1990 et 2005, qui ont pour axe pivotant la personne qui témoigne pour la survie dont elle est capable de parler, sa capacité toujours ressaisie à l’endroit même d’une impuissance qui rappelle que le témoignage, pour être réel, est impossible. Il y a le journaliste anglais Michael Goldsmith dans Échos d’un sombre empire (1990) torturé par les bourreaux de Bokassa, il y a la biologiste Juliane Koepcke dans Les Ailes de l’espoir (2000) qui a survécu au crash de son avion au-dessus de la jungle péruvienne, l’avion que devait prendre le cinéaste alors qu’il travaillait au tournage de Aguirre, la colère de Dieu (1972). Le premier parle avec la voix de l’homme qui a trouvé la paix en sachant que l’autre paix qu’il attendait ne viendra jamais. La parole de la seconde est quant à elle factuelle et pratique, neutre et anti-spectaculaire, immunisée contre toute hystérie. Elle et lui parlent, tous les deux témoignent. Il y a encore deux autres exemples, celui de Mein Liebster Feind – Ennemis intimes (1999) et Grizzly Man (2005). Là, c’est Werner Herzog qui témoigne pour les autres. L’acteur fétiche aux colères légendaires comme l’aventurier qui rêvait de vivre au milieu des ours en finissant dévoré par eux sont deux incarnations modernes du berserker qui court dans toute son œuvre, le guerrier-fauve des mythologies nordiques, scandinaves et germaniques dont la fureur sacrée accueille la bestialité indispensable à faire la guerre. Des ennemis parce qu’ils incarnent un personnalité furieuse et surmoïque intoxiquée par un rapport faussé à la nature parce que fantasmatique. Les ennemis sont aussi des amis en ayant déposé dans le trésor des images qui restent des beautés hasardeuses et fugitives, aussi élémentaires et animales que spirituelles et rédemptrices : le papillon invitant Klaus Kinski à danser avec lui ; les ours et renards ayant été un temps les compagnons réels de Timothy Treadwell, victime de son puérilisme. Deux alter-egos démoniaques. »

Des Nouvelles du Front, « Petit Dieter doit voler » de Werner Herzog : Qui témoigne pour le témoin, sinon l’ami ?

 

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Les textes

  1. La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner, 1974

    Vol au-dessus d’un nid d’aigle

    La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner, Werner Herzog le considère lui-même comme l’un de ses ouvrages parmi les plus importants. C’est que s’y joue avec la plus grande netteté, au grand jour de l’albédo que la piste de neige réfléchit, le fait que la mesure est une limite intérieure à l’excès et la grâce a…par Des Nouvelles du Front cinématographique11 min
    11 min
  2. Échos d’un sombre empire, 1990

    L’an-archie couronnée

    Échos d’un sombre empire pourrait ressembler de loin à un portrait haut en couleur du tyran Bokassa, à la fois variante centrafricaine d’Aguirre et rétroprojection de l’impérialité napoléonienne. De près, le film de Werner Herzog portera sur ses rémanences, mais aussi sur ses résonances qu’abritent la voix et le corps…par Des Nouvelles du Front cinématographique15 min
    15 min
  3. Lessons of Darkness, 1992

    La guerre comme matières

    Ce que l'on apprend des ténèbres, dans Lessons of Darkness, c'est d'abord leur texture, leur épaisseur, leur consistance. Il ne faut pas y chercher de métaphore : l'obscurité est d'abord matérielle, c'est celle du pétrole qui se répand partout. La guerre du Golfe a laissé derrière elle, dans les plaines koweïtiennes…par Antoine Schiano di Lombo6 min
    6 min
  4. Petit Dieter doit voler, 1997

    Qui témoigne pour le témoin, sinon l’ami ?

    La survie, c’est la vie vécue à l’extrême pointe, extrémisée par la proximité de la mort jusqu’à ses limites dont le franchissement est un anéantissement. Le survivant vit en témoignant, le vivant témoigne en parlant comme en ne parlant pas. Quand il est silencieux, le témoin est taiseux et ses silences témoignent…par Des Nouvelles du Front cinématographique13 min
    13 min
  5. Ennemis intimes, 1999

    Le cinéma contre la mort

    Dans Ennemis intimes, Werner Herzog ne se contente pas de retracer sa relation tumultueuse avec l'acteur Klaus Kinski. Le documentaire devient une réflexion sur la création, la violence, la nature, la mort et la mémoire. Pour Werner Herzog, le cinéma ne cherche pas à expliquer les hommes, mais à montrer leur…par David Fonseca11 min
    11 min
  6. Grizzly Man, 2005

    Toucher la distance entre caresse et griffe

    Grizzly Man de Werner Herzog raconte le rêve de Timothy Treadwell d'abolir les différentes frontières qui séparent l'homme de l'animal. Treadwell ne cesse de travailler à réduire cette distance, qui s’incarne de façon très singulière dans la question du toucher. Parvenir à toucher, voire caresser la peau d’un grizzli…par Jérémy Quicke5 min
    5 min
  7. La Grotte des rêves perdus, 2011

    Échos des témoins disparus

    Le cinéma de Werner Herzog traque, entre autres, les formes de spiritualité portées par les premiers et les derniers de leur genre. Avec La Grotte des rêves perdus, le cinéaste s'aventure ainsi dans la Grotte Chauvet pour en retrouver l'ampleur spectrale qui résonne encore aujourd'hui. L'ami et le témoin, à savoir le…par Guillaume Richard8 min
    8 min

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