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« Wild Horse Nine » de Martin McDonagh : Dans la peau de John Malkovich

Wild Horse Nine , Martin McDonagh

« Wild Horse Nine » de Martin McDonagh : Dans la peau de John Malkovich

Fiche technique

Réalisation
Martin McDonagh

Scénario
Martin McDonagh

Acteurs
John Malkovich, Mariana Di Girolamo, Parker Posey, Sam Rockwell, Steve Buscemi, Tom Waits

Durée
1h58

Genre
Comédie

Sortie
4 novembre 2026[

Wild Horse Nine nous demande de compatir avec un vieux réac revenu de tout. Revenu surtout d’une vie à déstabiliser des régimes politiques et fomenter des assassinats pour le compte de la CIA. Ceci ne devrait-il pas modérer notre disposition à rire avec le film ? Surtout lorsque cette question morale se prolonge d’une esthétique inconséquente.

Le visionnage de Wild Horse Nine, le nouveau long-métrage du réalisateur Martin McDonagh présenté en compétition à Venise, est une expérience sidérante. Bien qu’Hollywood nous ait habitué à contredire dans les faits ceux qui l’accusent de dérive progressiste et wokisante, le conservatisme décomplexé du dernier film de Martin McDonagh a de quoi retourner les mieux disposés aux productions étatsuniennes contemporaines. Le pitch du film : Chris et Lee, un duo d’espions vieillissants employés par la CIA, séjournent sur l’Île de Pâques pour une raison qui s’éclaircira en cours de récit. Wild Horse Nine prend ainsi le chemin classique du buddy movie à tendance comique, et flirt même parfois avec le stoner movie (le personne de Chris plane régulièrement sous morphine). Cette forme débonnaire, inoffensive à première vue, McDonagh va s’en servir pour travailler ce qui constitue au fond le cœur de son scénario : la rédemption du personnage de Chris, interprété par John Malkovitch. Se pose dès lors – attention, tarte à la crème critique – un fâcheux problème de point de vue.

Devant Wild Horse Nine, nous sommes d’abord et avant tout intimés d’adopter le point de vue de Chris. La démonstration en est rapidement faite : Chris est de quasi tous les plans, il est le moteur comique de la plupart des scènes, et nous livre des bouts de sa vie intérieure en voix off ; il sera en outre le prescripteur moral à la fin du récit, nous y reviendrons. Mais qui est Chris, au juste ? À première vue, Chris n’est qu’une mouture supplémentaire d’un archétype bien connu : le vieux con, râleur mais attachant. Il y a toujours eu un fond réactionnaire à ces portraits d’hommes grincheux et sur le retour, dont le cinéma (français en particulier) se repait depuis longtemps – certains acteurs s’en sont même fait une carrière. Mais les personnages interprétés (au hasard) par Jean-Pierre Bacri avaient beaux être de sacrés cons, ils avaient au moins pour eux de ne pas être des criminels impérialistes.

On se sent candide de le rappeler : le point de vue que décide d’adopter McDonagh est celui d’un agent de la CIA au bord de la retraite ayant participé à toutes les pires ingérences étatsuniennes de la seconde moitié du XXème siècle, du coup d’état chilien à l’assassinat de Lumumba. Pour le moins, ce détail biographique n’est pas sans incidence sur notre disposition à s’identifier au personnage. D’autant que Chris ne témoigne d’aucun remord vis-à-vis des atrocités qu’il a commises. Son vague-à-l ’âme lui vient plutôt de la mélancolie du temps qui a passé. Revenu de tout, il ne condamne rien. Au contraire, il s’amuse de la vanité d’une manifestation pacifique auprès de deux jeunes militantes chiliennes pro-Allende. Marcher ne sert à rien, ricane-t-il, seule la violence obtient des résultats. On en vient alors à se demander si tout ceci n’a pas pour vocation de produire au contraire une critique de ce qu’incarne Chris : nous épouserions en fait son point de vue pour mieux en saisir l’abjection. Tentative de sauvetage désespérée d’un spectateur sidéré.

Sam Rockwell and John Malkovich assis sur une colline dans Wild Horse Nine
© 2026 Searchlight Pictures. All Rights Reserved.

Cet élan magnanime, déjà largement mis en doute par l’écrin de sympathie que la mise en scène offrait au personnage jusque-là, ne survivra pas à la conclusion du récit. Le point de vue du film se rabat alors sans équivoque sur celui de Chris, en deux temps. Premier temps : l’inconséquence des gauchistes. Nous découvrons que l’une des deux étudiantes pro-Allende (gauchiste n°1) n’est en réalité qu’une méchante espionne de la CIA, pendant que son amie (gauchiste n°2), après avoir été séquestrée par Chris, se laisse convaincre par sa rhétorique belliciste et finit par infliger à gauchiste n°1 un contact léthal avec son pare-chocs. Ou comment donner raison à son personnage en démontrant l’inconséquence des ses opposants idéologiques. Second temps : la litanie misanthrope. Chris est mort, ses souffrances abrégées selon son souhait, de la main d’une personne en qui il avait confiance. Depuis l’au-delà, il nous offre une dernière image, une dernière parole. Gravé sur une pellicule super 8, Chris est entouré de chevaux sauvages et baigne dans une lumière édénique – il sourit. Sa voix apaisée nous livre son regret terminal, sous forme de morale : au fond, il aurait dû passer davantage de temps avec les animaux, et moins avec les humains. Écran noir. Et sidération, donc.

Outre la morale finale joyeusement misanthrope, le plus frappant est peut-être l’indifférence totale avec laquelle Wild Horse Nine prend en charge la matière historique de son récit. Ou plutôt, ne la prend pas en charge du tout. À l’image, par exemple, du traitement que McDonagh réserve aux Moaïs, les célèbres statues de l’île de Pâques. Le réalisateur les considère avec le même mépris que ne le font ses personnages, la même incapacité à saisir leur charge historique et cultu(r)elle. Ces « grosses têtes » sont un objet de moquerie pour les personnages, soit un vulgaire ressort comique pour le scénariste, et un simple faire-valoir pour le réalisateur. Pour ce cinéma-là, rien n’est sacré, rien n’a de valeur autre que celle que l’on peut extraire à son profit. Extension du domaine de la marchandisation. Ainsi, les horreurs commises par la CIA au XXème siècle peuvent tranquillement servir de toile de fond au récit, sans jamais devoir être regardées en face. On peut dès lors utiliser des images d’archives montrant Lumumba détenu captif peu avant son assassinat pour illustrer le laïus inconséquent du personnage de Chris, sans ressentir la moindre gêne.

Peut-être faut-il être naïf pour encore s’étonner de ce que le cinéma étatsunien puisse faire montre d’un tel cynisme. La sidération ressentie après le visionnage ne se porte d’ailleurs pas tant à cet endroit-là, qu’à celui du Festival de classe A qui sélectionne le film dans sa compétition, qu’au public qui rit de bon cœur aux pitreries réac’ de Chris et Lee, qu’à une partie de la critique qui a déjà et qui continuera à encenser le film.

À propos de l’auteur

Étudiant en études cinématographiques à l'Université Libre de Bruxelles. Critique et chroniqueur radio pour l'émission Scope.