Crime et châtiment de deux Chasseurs d’hommes
Par Nausicaa Dewez, le 17 décembre 2016
Pour Le Rayon Vert

Les chasses du comte Zaroff

Crime et châtiment de deux Chasseurs d’hommes

Crime et châtiment de deux Chasseurs d’hommes

Entre « Les Chasses du Comte Zaroff » (1932) et « Soudain, l’été dernier (1959) »

D’une part, The Most Dangerous Game, film de la RKO réalisé par Ernest B. Schoedsack et Irving Pichel, adapté de la nouvelle homonyme de Richard Connell et tourné en 1932, en même temps et avec la même équipe que King Kong. D’autre part, Soudain l’été dernier (Suddenly, Last Summer, long-métrage de la Columbia réalisé en 1959 par Joseph L. Mankiewicz qui a adapté une pièce de théâtre de Tennessee Williams, dont le prestigieux casting comprend notamment Elizabeth Taylor, Katharine Hepburn et Montgomery Clift. Entre ces deux films, pas (ou si peu) de points communs à première vue. Pourtant, les deux métrages s’articulent autour d’un personnage masculin dont l’activité de prédilection est la chasse à l’homme et qui sera puni pour cette passion coupable. Dans Soudain l’été dernier, le chasseur en question est Sebastian, jeune homme élégant à la santé fragile. Ce dernier part en voyage tous les étés pour chasser les jeunes garçons, utilisant sa mère puis sa cousine comme appâts – jusqu’aux dernières vacances où les garçons pauvres qu’il avait ainsi attirés à lui se sont unis pour le pourchasser et, dans un déchaînement de haine et de violence, le démembrer et le dévorer. Dans The Most Dangerous Game, la chasse à l’homme s’entend au sens littéral. Le comte Zaroff (interprété par Leslie Banks) est passionné par la chasse au gros gibier et, en quête perpétuelle de nouvelles sensations, il s’est tourné vers le gibier le plus dangereux (le « game » du titre original du film(1)Concernant le titre français, le film est initialement sorti sous le titre La chasse du comte Zaroff, mais c’est sous l’étiquette Les chasses du comte Zaroff que le métrage s’est popularisé et est le plus connu aujourd’hui. Nous utiliserons ce titre dans la suite de l’article. peut d’ailleurs aussi bien se traduire par « gibier » que par « jeu ») et le plus excitant, l’homme, qu’il chasse à l’arc à flèche ou au fusil selon un rituel bien établi. Un jour, une proie plus coriace que les autres, Bob Rainsford, chasseur de fauves lui-même, déjoue les pièges de Zaroff et parvient à lui échapper. Le comte, blessé, s’effondre au milieu de ses chiens de chasse affamés qui le dévorent. Les deux films mettent donc en scène la transgression d’interdits fondamentaux à travers deux personnages, Sebastian et Zaroff, qui partagent de nombreux traits et qui sont pourtant mis en scène de manière radicalement différente l’un de l’autre.

Deux hommes qui se ressemblent

Montgomery Clift dans Soudain l'été dernier

Martyr de Saint Sébastien (Soudain, l’Été Dernier)

Zaroff et Sebastian sont tous deux des esthètes. Vêtus avec soin et élégance, ils collectionnent les œuvres d’art, meublent et décorent leur maison avec soin et sont eux-mêmes artistes amateurs (Zaroff joue du piano tandis que Sebastian écrit des poèmes). Leur collection est par ailleurs éclairante sur leur personnalité, voire sur leur destin. Ainsi, Sebastian Venable a placé dans sa chambre un tableau représentant le martyr de Saint-Sébastien, qui meurt percé de flèches – annonce, déjà, du martyr de Sebastian, qui finira tué par une foule de jeunes hommes. Le même motif de la flèche se retrouve dans la maison de Zaroff, non seulement par le biais de son arc à flèches, son « arme favorite », mais aussi dans les œuvres d’art qu’il possède. Le heurtoir de l’imposante porte de sa demeure et une tapisserie qui orne l’un des murs de la bâtisse représentent en effet un centaure percé d’une flèche tenant dans ses bras une jeune femme. L’image est fortement mise en évidence dans le film, car le heurtoir apparaît dès le générique d’ouverture, servant de toile de fond au défilement des crédits. Cette figure du centaure impose d’emblée l’image de la bestialité et de la brutalité de Zaroff, en même temps que la flèche annonce la mort prochaine du chasseur.

Les deux hommes sont par ailleurs tous les deux célibataires. Les femmes sont certes présentes dans la vie de Sebastian, qui est très proche de sa cousine Catherine (jouée par Elizabeth Taylor). Il vit avec sa mère Violet (interprétée par Katharine Hepburn) dans une proximité quasi incestueuse, la vieille dame décrivant leur relation comme celle d’un couple. Soudain l’été dernier suggère néanmoins clairement l’homosexualité de Sebastian – que le film amalgame insidieusement à la pédophilie, le personnage n’étant apparemment attiré que par les adolescents. La révélation de cette orientation sexuelle, tout comme celle de la fin violente du protagoniste, forme le cœur même du film de Mankiewicz, qui érige ces deux éléments en secret dont la révélation conditionne la guérison du personnage joué par Elizabeth Taylor (nous y reviendrons). Même si l’homosexualité de Sebastian est longtemps tue, elle transparaît assez clairement au travers des autres caractéristiques du jeune homme (à commencer d’ailleurs par son nom et la mise en évidence de son Saint Patron, Sébastien étant une figure homoérotique) : sa santé fragile, sa vie d’esthète, sa relation avec sa mère, sa mise élégante sont autant de traits traditionnellement attachés aux personnages d’homosexuels dans le Hollywood du Code Hays(2)Cf. Didier ROTH-BETTONI, L’Homosexualité au cinéma, Paris, La Musardine, 2007, p. 61 : « Un quart de siècle durant, cette loi d’airain [le Code Hays] va régenter Hollywood, et il faudra aux cinéastes biaiser de multiples manières pour intégrer des homosexuels masqués dans leurs films. Certains codes bien établis vont être réutilisés (efféminés, amitiés viriles, désirs masqués…), d’autres vont apparaître, en résonance avec l’environnement social, culturel ou politique du moment. […] les homosexuels qui s’imposent sont plus sombres : femmes inquiétantes, esthètes pervers, artistes dégénérés, monstres plus ou moins littéraux. ».

Zaroff fait quant à lui mine de s’intéresser amoureusement à Miss Trowbridge (interprétée par Fay Wray), une jeune femme naufragée qu’il accueille chez lui. Elle semble toutefois très secondaire par rapport à sa véritable passion, qui est la chasse. Il présente la jeune femme comme une récompense pour le vainqueur: « D’abord la chasse, ensuite l’amour », résume-t-il. Il est en outre plus soucieux d’amitié virile que de relation amoureuse : lorsque Bob Rainsford arrive chez lui après un naufrage, Zaroff lui propose d’abord de chasser avec lui ; ce n’est que suite au refus de Rainsford de chasser des hommes que Zaroff lui assigne le rôle de proie. Robert Lang voit dans Zaroff une figure d’homosexuel : « The woman serves to displace and disguise this desire […] Zaroff is not really interested in the woman at all […] winning the hunt is the key thing: it is phallicizing. The screenwiter understood that if you show that a man can be hunted – penetrated by an arrow = « fucked » – the only way to level the symbolic field is to introduce a woman into the narrative. The task of the hero becomes, then, to protect her from being raped by the villain. »(3)Robert LANG, Masculine Interests: homoerotics in Hollywood films, Columbia University Press, 2002, p. 68. Significativement, le personnage de Miss Trowbridge, avec lequel Rainsford s’échappe vers un avenir radieux et amoureux à la fin du film, n’apparaissait pas dans le livre de Connell. Son ajout dans le métrage est révélateur d’une volonté d’atténuer la charge homoérotique patente de l’œuvre littéraire – intention rendue d’autant plus manifeste par l’artificialité de l’intégration du personnage féminin à l’intrigue.

Tant Sebastian que le comte Zaroff conservent par ailleurs scrupuleusement des souvenirs de leurs chasses. C’est à l’occasion des vacances d’été, qu’il passe à l’étranger avec sa mère ou sa cousine, que Sebastian chasse les jeunes garçons. Il écrit chaque année à cette période un unique poème, consigné dans un carnet de notes. Ce poème n’est montré qu’à un cercle restreint d’amis et conservé jalousement par sa mère. Quant à Zaroff, il a aménagé dans les sous-sols de sa demeure une sa